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Tardi: le dernier assaut du chroniqueur des tranchées

26/11/2016 08:10 EST | Actualisé 26/11/2016 08:10 EST

Depuis les années 80 Jacques Tardi parcourt les tranchées de la Première Guerre mondiale. Comme un brancardier œuvrant au milieu de la fureur des combats, la légende de la bande dessinée recherche les victimes de la guerre pour nous restituer leurs visages et leurs voix depuis longtemps ensevelis dans fracas de cette folie meurtrière orchestrée par des généraux en mal de gloire, des politiciens revanchards en quête de votes et des industriels à la recherche du profit maximal. À l'occasion de la sortie du Dernier assaut, sa nouvelle et ultime incartade sur les champs de bataille de la Grande Guerre, nous l'avons interviewé. Rencontre avec le chroniqueur des tranchées.

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«Je sens qu'il est temps de tourner la page sur le sujet. On me demande souvent si j'ai une obsession pour cette période. J'en parle parce que mes deux grands-pères y ont participé et que le père de ma mère y est mort à l'âge de 22 ans», explique le bédéiste qui reconnait sans problème que ce traumatisme familial est à l'origine de son travail sur cette guerre. «Mais si j'en parle encore c'est qu'il y a tellement à dire. Tous les jours on découvre de nouvelles informations sur le sujet qui ouvrent la porte à des histoires exceptionnelles.» Ce qui n'était pas le cas à ses débuts où la documentation se résumait à quelques romans et études historiques.

Dans la dernière décennie beaucoup d'ouvrages historiques, de fictions, de journaux d'anciens combattants et de livres de photographies, souvent prises par les soldats eux-mêmes, malgré les interdictions de la hiérarchie militaire, ont été publiés. «À chaque fois je trouve ça inspirant. Par exemple quand je regarde une photographie de groupe, il y a toujours un type qui ne semble pas dans le coup, qui ne semble pas faire partie du groupe, qui regarde ailleurs, qui a un regard triste. C'est ce type qui m'intéresse. À quoi pense-t-il, que faisait-il dans le civil, quelles sont ses origines? À partir de ce moment je commence à lui inventer une histoire.» Et ce sont ces destins, ceux qui ne font pas l'objet de grandes sagas historiques, qu'il raconte, humanisant ces soldats trop longtemps évacués ou relégués au rôle de témoins passifs et anonymes de la marche de l'Histoire.

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C'est peut-être parce qu'il redonne la parole aux oubliés et aux victimes de l'Histoire, et sans aucun doute à cause de son petit côté anar à la Nestor Burma et à la Renaud de la grande époque, que Tardi fait figure de note discordante dans le concert de célébrations patriotiques du centenaire de la der des ders. «Les historiens ne m'aiment pas beaucoup», souligne le bédéiste qui même s'il n'a pas la même approche qu'eux n'hésite jamais à souligner l'importance de leurs recherches. «Je me fie à leurs travaux, je lis avec attention ce qu'ils écrivent, mais il faut bien avouer que quelques fois ils manquent d'humanité.»

Pourtant loin d'être en désaccord avec les historiens, Tardi vient appuyer leur travail en leur insufflant et en restituant l'émotivité, l'humanité et l'horreur trop souvent absentes de leurs travaux passionnants mais froids. À travers ses dessins Tardi présente la terreur quotidienne dans ces tranchées boueuses, sales, jonchées de débris, de détritus, de cadavres et de vermines, aux couleurs du désespoir et de la résignation des soldats qui se savent condamnés à une mort certaine. Se dégage de ses planches l'insoutenable odeur de la mort, des cadavres en décomposition, de l'urine, des excréments, de la peur, de la poudre, de l'acier chauffé, du feu et le bruit insupportable des explosions, des détonations, de la douleur, de la terreur et de la fureur des armes qui s'entrechoquent le tout dans des cases d'un silence éloquent. «J'ai horreur de faire des onomatopées dans les scènes de combats. Je trouve ça enfantin de faire un bang quand il y a un coup de fusil. Je peux en faire dans Adèle Blanc-Sec parce que ça s'y prête, mais pas ici. Le lecteur peut entendre par lui-même le bruit des canons, des fusils et les cris de douleur, je n'ai pas besoin d'en rajouter par-dessus. On dit souvent que ce qu'il manque à la bande dessinée c'est la bande son. Je ne suis pas convaincu de ça. Je pense que si on dessine bien la pluie qui tombe sur un pavé, le lecteur va l'entendre.»

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Ironiquement si Tardi doute de l'importance de la bande son dans la bande dessinée, il offre dans son nouvel album un troublant CD mettant en vedette son amoureuse, la chanteuse Dominique Grange et le groupe Accordzéâm. S'il y avait déjà eu une tentative presque similaire dans son Cri du peuple, qui reprenait des chansons du temps de la Commune, ici on retrouve quelques chansons traditionnelles de la Première Guerre, dont une très belle de Bertolt Brecht - lui-même brancardier durant le conflit - et plusieurs compositions poignantes de Dominique Grange inspirées de la BD. Un autre visage du quotidien des soldats que le dessinateur, sa conjointe et leurs musiciens présentent régulièrement sur différentes scènes européennes avec partout le même succès et la même réaction des spectateurs.

En espérant, qu'un jour, un producteur les invite à venir se produire sur nos scènes.

Tardi, Le dernier assaut. Casterman;

Dominique Grange, Accordzéâm, Tardi, Le dernier assaut (cd), Casterman;