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Gérard: La démesure de la légende

Gérard Depardieu est un monstre, on le sait, et pas toujours sacré en plus.

23/09/2017 08:00 EDT | Actualisé 23/09/2017 08:00 EDT

Je ne sais plus si c'est William Faulkner, Guy des Cars ou monsieur Lam du dépanneur du coin qui disait que la réalité était de loin beaucoup plus intéressante que la fiction, mais je sais qu'il avait bien raison, la réalité dépasse souvent la fiction. Surtout quand elle met en scène des quidams aux personnalités imposantes qui surpassent de loin les créations les plus folles des auteurs les plus talentueux. Quand on rencontre un de ces personnages, on sait d'instinct qu'il y a du matériel pour une légende et que la fiction ne fait pas le poids devant la réalité.

Dans la tête de Gégé

Gérard Depardieu est un monstre, on le sait, et pas toujours sacré en plus. On connait tous ses frasques, ses déclarations à l'emporte-pièce, ses excès à la démesure de son immense talent et sa vie anarchique. Gérard Depardieu est immense, un être plus grand que nature, qui vit à tombeau ouvert, qui dévore ses collaborateurs, qui écrase les personnages qu'il interprète (que ce soit Raspoutine, Danton ou autres Christophe Colomb, ils deviennent tous Depardieu) et qui transforme la réalité à sa guise. Cyrano Depardieu en impose, un boulimique qui comme Orson Welles, Marlon Brando ou Ernest Hemingway a profondément marqué, autant pas son stakhanovisme acharné que par sa personnalité démesurée, notre culture.

dargaud

C'est pour comprendre le personnage, distinguer la légende de la réalité et voir de près ce Rabelais moderne que Mathieu Sapin a décidé de se lancer dans le projet fou d'une bande dessinée-reportage consacrée à l'inoubliable interprète de Jean de Florette De l'Azerbaïdjan au Portugal, des plus magnifiques châteaux d'Europe aux plus minables bouis-bouis des anciennes républiques soviétiques, en passant par les saunas russes, les restaurants les plus huppés et les cantines les plus déprimantes de ce vaste monde, le bédéiste a suivi le comédien sur les plateaux de tournage, les campagnes de promotion et dans de nombreuses réunions d'affaires riches en personnages hauts en couleur et en improbables péripéties motivées par l'insatiable besoin « depardien » de ne jamais s'emmerder. Et croyez-moi, il s'ennuie rapidement le Gégé.

Toute une tâche pour le bédéiste qui doit départager l'authentique Depardieu du frimeur qui se parodie. À coup de citations de Dumas, de Handke, de Christophe Colomb, de réflexions sur la culture, l'art, le cinéma, la vie, de coups de gueule sur la politique, la France, la Russie et sa situation financière, d'excès, d'alcool, de nourriture, d'éructations, de course folle à 140 km/h, de surréalistes conversations téléphoniques – Depardieu est toujours au téléphone avec la terre entière – Sapin nous fait découvrir ce géant, qui comme dans ses films, transforme le médium pour en faire son jouet personnel.

Avec son acuité aiguisée Sapin, sans pour autant se faire dévorer par ce nouveau Kronos, propose un Depardieu plus vrai que nature, généreux, fantasque, impétueux, à la voix tonitruante et indomptable qui gronde comme le tonnerre, au comportement empreint de classe et de tendresse, mais aussi de goujaterie et de la noble rudesse du terroir qu'il apprécie tant.

DD Productions

Entre les mains du bédéiste le brouillon et spontanée monument se révèle prude, fragile, un adolescent blessé, coincé dans un rôle trop énorme pour lui, qui n'est pas sans nous rappeler le Germain Chazes du très beau La tête en friche, qu'il accepte pourtant, avec fougue, grandiloquence, exagération, sans jamais le remettre en question.

Une des plus belles réussites de l'année.

Et si nous parlions des gentlemen de fortune

Dover Winston Smith, un nom qui ne doit pas vous dire grand-chose. Écrivain sans succès, journaliste anglais, baroudeur aguerri, présent en pleine tourmente révolutionnaire chinoise et espagnole, agent de MI-6, scénariste hollywoodien, retraité dans les Hautes-Alpes françaises, l'étudiant d'Eton sera pourtant immortalisé par George Orwell dans son célèbre 1984.

En effet, le célèbre Smith de la mythique dystopie n'est nul autre que ce fameux Dover Winston Smith, disciple et ami d'Aldous Huxley, quand ce dernier enseignait à Eton, compagnon d'armes et d'études de Georges Orwell et de Cyril Connolly - un des plus importants journalistes littéraires de l'Angleterre de l'après-guerre - dont la vie, bien qu'inconnue et totalement fascinante.

À l'instar des Graham Greene, Ernest Hemingway, Albert Londres et autres Joseph Kessel, DW Smith a visité les théâtres les plus risqués du XXe siècle pour y ramener les témoignages et les récits les plus troublants.

Futuropolis

Une chance pour nous, Christian Perrissin a mis la main par hasard sur son autobiographie, depuis longtemps oubliée, publiée chez Gallimard. Séduit le scénariste s'est attelé à la motivante, mais difficile tâche de redonner vie à cet immense personnage digne des meilleures histoires hollywoodiennes.

Avec l'aide de Guillaume Martinez, dont le trait tout en finesse, en douceur et en subtilité traduit la rigidité de cette Angleterre étouffée sous ses conventions sociales et ses non-dits, Perrissin nous guide à travers les espérances d'un début de siècle où l'Ancien Monde, qui n'en finit plus de mourir sous les salves des belligérants de 14-18, se confronte à un nouveau radicalement différent, mais séduit par tous les délires idéologiques possibles.

Futuropolis

Loin d'une biographie linéaire et prévisible, cette biographie retrouvée est une véritable pépite d'or, pleine de vie, de rythmes, de rebondissements, d'excès et de personnages aussi truculents qu'imposants qui marqueront de leurs signatures et de leurs actions ce siècle naissant.

En espérant que DW Smith devient dans notre imaginaire plus que cette triste victime de 1984. Il le mérite... et nous le méritons.

Mathieu Sapin, Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu, Dargaud.

Perrissin, Martinez, Winston Smith (1903-1984), une vie, la biographie retrouvée, 2 tomes, Futuropolis.

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