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<em>L'appel de Chtulhu</em>: un peu d'amour, beaucoup de sang

14/02/2015 08:22 EST | Actualisé 16/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Déjà la Saint-Valentin. À l'occasion de cette horrible fête, humiliante pour tous ceux qui comme Charlie Brown, momifié près de sa boîte aux lettres, ne reçoivent pas de petites cartes d'affection, voici une petite chronique anti-Saint-Valentin, avec des monstres, du sang, des zombies et du désespoir. Comme ça, le garçon à la tête ronde ne sera plus seul à broyer du noir.

Un petit mot d'amour « lovecraftien »

Rien de mieux pour détruire la fête de l'amour que de se taper du Lovecraft. Ce damné écrivain n'a pas son pareil pour transformer un moment de tendresse en un instant de terreur, une ambiance romantique en un cauchemar peuplé de créatures hideuses sur le point de se réveiller et de menaçantes couleurs inconnues. Il y a chez lui quelque chose de malsain, de répugnant, de repoussant, mais d'attirant. Ses écrits transpirent la peur, indicible, inexorable, viscérale, paralysante.

C'est justement à cause de cet insupportable parfum d'angoisse, de terreur et de fin du monde que son univers séduit autant les créateurs qui depuis toujours puisent dans ses hantises pour les transposer sur le papier ou sur la pellicule : quelques fois avec respect, d'autres fois en prenant de grandes libertés. À la très courte liste de ceux qui réussissent à traduire fidèlement et respectueusement son monde, il faut ajouter l'Argentin Horacio Lalia qui vient de voir les éditions Glénat publier quelques-unes de ses meilleures adaptations dans une très intéressante anthologie consacrée au père de Dagon.

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Les cauchemars de Lovecraft : l'appel de Chtulhu et autres récits de terreur fait partie des adaptions les plus respectueuses du mythique écrivain. Il n'est pas ici question de relecture comme l'ont fait avec brio Allan Moore et Jacen Burrows dans le fabuleux Nécromicon, mais plutôt de replonger les nouvelles de l'auteur dans leur contexte original.

Avec son trait à la fois réaliste et baroque, le dessinateur portègne explore ses délires cauchemardesques aux abominations plus horrifiantes les unes que les autres. L'utilisation judicieuse du noir et du blanc amplifie l'angoisse qui habite chaque mot, chaque dialogue, chaque page de cet univers issu de la rencontre entre le puritanisme américain et le gothique anglais. Les récits choisis présentent les différents visages de Lovecraft, de son sombre Appel de Chtulhu à son « edgar allan poesque » Les rats dans les murs qui aurait pu être écrit par le père du Corbeau.

Un incontournable autant pour l'amateur de Lovecraft que pour le néophyte qui désire le découvrir. Une approche intelligente, sensible, sans flafla ou enflures graphiques, qui mise sur l'efficacité du récit, le respect de l'esprit et la frayeur de la simple évocation de « celui qui ne doit pas être nommé», parce que les textes de l'écrivain de Providence étaient assez terrifiants pour ne pas avoir besoin de rajouter des artifices sanguinolents ou « grand-guignolesques ». Lalia l'a très bien compris, à la différence de plusieurs autres.

Un valentin « zombien »

On savait déjà que l'amour guérit de tout. Depuis le Warm Bodies d' Isaac Marion on sait même que ce sacré Cupidon et ses flèches enchantées peut humaniser un zombie, en autant qu'il lui reste un peu d'activité cérébrale et qu'il ne soit pas qu'une simple machine à ingérer de la chair humaine. Mais notre petit chérubin n'est pas le seul qui peut maintenant nous sauver de la malédiction « zombienne ». Oh que non, la drogue peut aussi nous aider à rester en vie, en autant que le manque ne devienne pas une autre façon de se transformer en cadavre vivant. Grâce à Peter Stenson et à son Déchirés, un roman de route, de fuites, d'amour et de zombies, on sait désormais que la méthamphétamine,, les amphé, le crack et tous les autres produits de la pharmacopée nécessaires pour franchir les fameuses portes de la perception d'Aldous Huxley peuvent devenir des repoussoir à zombies plus efficaces que tous les anti-virus du monde.

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Chase Daniels, un junkie minable et un revendeur occasionnel, aperçoit un matin entre deux moments de dérive hallucinatoire une jeune fille déchiqueter un rottweiler à mains nues. Hallucination dû à un mauvais retour de voyage ou réalité apocalyptique ? Alors que son univers se « zombifie » rapidement, le camé et son groupe d'épaves doivent lutter pour une survie qui tient à une pipe à crack, à une seringue ou tout simplement à un comprimé d'un anti-douleur qui assommerait un bœuf. Mais entre devenir un zombie et mourir d'une overdose ou de manque, le choix relève presque du dilemme cornélien.

Sans être un grand roman, Déchirés est un roman amusant, qui roule à tombeau ouvert sur les routes d'un Minnesota post-apocalyptique, isolé, glacial, paumé aux allures « hüsker düesques ». Stenson, avec efficacité et humour, se promène tel un équilibriste fou sur le mince fil qui sépare le trash outrancier et exagéré de la réalité violente et probable. Et si les personnages ont l'épaisseur psychologique d'une feuille de papier, on ne peut pas lui en tenir rigueur tellement il nous tient constamment en haleine du début à la fin. Un seul petit défaut pourtant: l'agaçante traduction franco-franchouillarde. Rien de mieux qu'un «ma salive est plus épaisse que du foutre» pour donner envie de laisser tomber le livre... et c'est dommage parce qu'il est amusant et qu'il mérite mieux que cette horrible traduction.

Jetez-y un coup d'œil, ça vaut la peine.

Horacio Lalia. Les cauchemars de Lovecraft, l'appel de Cthullhu et autres récits de terreur, Glénat.

Peter Stenson, Déchirés, Super 8 éditions.

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