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Collusion: quand l'intelligence nous nuit

19/02/2015 11:22 EST | Actualisé 21/04/2015 05:12 EDT

Notre cerveau est un organe magnifiquement efficace pour l'analyse des faits qui surgissent dans notre vie. Cependant, il arrive que cette efficacité se retourne contre nous. En situation de stress, notre intelligence offre à la fois des opportunités et des pièges dans nos vies de citoyen, d'ami ou de collègue.

Le cerveau et l'intelligence

Le cerveau traite des quantités phénoménales de données. Par exemple, en traversant une rue, nous croisons des autos de différentes formes ou couleurs et circulant selon différents patrons. Il nous est impossible de tout retenir cela. Pourtant, dans certaines circonstances, ces souvenirs anodins peuvent prendre racine. Ainsi, un témoin peut être en mesure de décrire des événements précédant une scène d'accident, même s'il n'en connaissait l'importance à ce moment. Il existe donc, à la base même du fonctionnement du cerveau, une fonction complexe de tri entre le pertinent et le non pertinent. Sans elle, le cerveau surchargé serait dysfonctionnel.

Cette mécanique se retrouve dans les processus de l'intelligence. Par exemple, une fille demande à son père la permission de dormir chez une amie. Plusieurs informations sont évoquées dans la situation : le désir pour l'activité, le temps depuis la dernière sortie, la bonne conduite, la semaine d'examen, le jour de la semaine, la promesse non tenue, etc. L'intelligence consiste, entre autres, à y mettre des priorités et à écarter ce qui n'est pas pertinent.

Nous sommes ainsi faits. Il est nécessaire de faire de la cohésion à travers toutes ces données que nous croisons continuellement et qui parfois exigent des décisions.

Les relations interpersonnelles

Dans nos relations avec les autres, la même propension à la cohésion se manifeste. Des psychologues humanistes parlent de recherche de congruence entre l'expérience et la conscience que l'on en a. De cette manière, une personne qui se voit comme pacifique et tolérante cherche à expliquer un conflit vécu. Pour faire baisser la dissonance entre la situation conflictuelle et la conception de soi, il lui est nécessaire d'ajouter, de retrancher ou de changer la signification d'informations. Par exemple, elle peut mettre en lumière des manques de respect à son endroit, tout en diminuant l'importance de l'exaspération de l'autre personne.

Un phénomène semblable peut se produire tacitement entre deux personnes. Pensons à deux amies qui, malgré l'importance du sujet pour elles, taisent leurs divergences majeures sur l'éducation des enfants. Cette entente inexprimée se manifeste même lors d'interventions à l'endroit des enfants des deux familles réunies.

Ces processus de sélection et de mise en priorité des informations sont très utiles, car ils permettent de gérer nos attitudes ou de mieux agir sur le milieu. Dans l'exemple des amies, malgré les différences, ils permettent le maintien de liens solides. Ainsi, elles n'abdiquent pas à l'égard de leurs valeurs, elles choisissent plutôt leurs batailles, afin de mieux atteindre leurs buts. C'est la base d'une bonne diplomatie.

La force devient la faiblesse

Pour des raisons trop longues à décrire ici, il arrive à chacun d'entre nous que la sélection d'informations devienne de l'élusion. C'est-à-dire qu'une donnée est traitée comme non pertinente, malgré des évidences contraires. Prenons les Québécois comme exemple. La plupart aiment la nature. Le feu de camp ou son cousin, le feu de foyer, les réconforte et les reconnecte à leurs racines lointaines. Pourtant, des informations scientifiques et médicales indiquent, en ville ou en banlieue, que cette activité est devenue une source importante de pollution et de maladie. Malgré cela, chacun décide que « quelques petits feux de foyer ou de poêle » ont peu d'impacts. C'est pour rester cohérent, que des informations crédibles et importantes sont ainsi éludées. Lorsque ce phénomène devient collectif (deux personnes ou plus), il est qualifié de collusion. C'est-à-dire, qu'afin d'atteindre un but, ensemble, des gens pervertissent volontairement et tacitement une série d'informations. La résolution d'un problème devient alors difficile et la coercition est envisagée par les autorités.

L'urgence de ne rien comprendre

La vie au travail est sujette à de très nombreuses influences. Mentionnons, les intérêts professionnels en compétition, les personnalités opposées, les rancunes persistantes, les nécessités organisationnelles, les maturités de groupe, les différents leaderships, etc. Ce qui fait qu'en situation de conflit, des intérêts peuvent s'opposer, tout en étant chacun légitimes. Certains éthiciens décrivent cela comme des vérités qui s'affrontent. Malheureusement, lorsque le « compliqué » et « l'important » se rencontrent, il arrive que la peur vienne nous souffler des réponses. Elle incite à défendre nos intérêts par la fuite en avant; c'est-à-dire par des décisions hâtives et par l'utilisation de l'élusion ou de la collusion. Il n'existe plus différentes vérités; il n'y en a qu'une seule. L'intelligence est utilisée comme moyen de défense, au lieu d'être un outil de résolution de problème. Pourtant, l'expérience montre que ces stratégies d'affrontement donnent de courtes victoires, puisque les problèmes finissent par revenir sous d'autres aspects. À l'inverse, plus courageuse, une autre utilisation de l'intelligence conduit à la reconnaissance de la complexité et à l'absence de sortie immédiate.

Prenons une situation décrite dans La Presse. Le Dr Richard Le Blanc, hématologue réputé du CHUS, est devant les tribunaux afin de réintégrer son poste. On apprend que, tout en étant un médecin très efficace, il a un diagnostic d'Asperger qui le conduirait à défendre trop ardemment ses points de vue sur les pratiques du département. Par ailleurs, le Dr André Plante, chargé de réformer le lieu, a affirmé que c'était un département complètement dysfonctionnel avant l'arrivée du Dr Le Blanc. D'un côté, on retrouve un médecin apprécié et compétent (une pétition de 683 noms a été déposée en sa faveur), mais qui souffre d'un syndrome rendant difficiles ses relations interpersonnelles ou organisationnelles. De l'autre côté, il y a des médecins qui n'en peuvent plus et dont quatre ont demandé le départ du « fauteur de troubles ». Le tout s'enfonce dans de longues procédures judiciaires.

N'étant pas impliqué dans la situation décrite plus haut, il est impossible de se prononcer sur la pertinence des démarches de résolution de conflit utilisées. Toutefois, cela suscite plusieurs questions. Y a-t-il déjà eu un médiateur (professionnel ou non) qui a incité les parties à reconnaitre la complexité de la situation, l'importance des besoins en jeu et la nécessité de la prudence et du temps pour une éventuelle sortie? Chaque personne impliquée a-t-elle eu l'opportunité d'expliquer sa perspective ou ses sentiments et de se sentir vraiment comprise par ce médiateur? Sur une telle base, y a-t-il eu un travail de responsabilisation des parties? Par exemple, a-t-on envisagé un accompagnement visant l'acquisition d'outils relationnels, une démarche complémentaire d'amélioration des processus de travail, des terrains de discussion à éviter ou des mécanismes de gestion des différends?

Il ressort de cela que lorsqu'une situation est compliquée, il est indiqué de le reconnaitre et de ralentir le rythme. Dans un premier temps, l'intelligence réside dans l'acceptation des ambiguïtés et des vérités qui s'opposent. Les tout premiers pas sont dédiés à la recherche d'une compréhension la plus commune et la plus complète possible. À cette fin, quelques outils très simples, mais puissants sont utiles : l'écoute, le silence, la reformulation et la communication ouverte. Un mélange de détermination et d'humilité fera apparaitre plus tard les éclaircies nécessaires à l'accélération du rythme. En outre, deux copilotes doivent être alternativement en fonction : l'émotion et la réflexion. Le premier donne des signaux au deuxième qui, à son tour, doit prendre des décisions. En fin de compte, il est même possible de s'entendre pour ne pas s'entendre. Au moins, de cette manière, toute décision imposée de l'extérieur serait mieux accueillie.

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