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Étrangers dans le métro de New York

09/06/2013 10:58 EDT | Actualisé 09/08/2013 05:12 EDT

Un vendredi après-midi à New York. C'est l'heure de pointe. Quiconque a pris le métro à cette heure sait bien que ce n'est pas la plus agréable des situations.

Il fait très humide. Les gens ont chaud et transpirent. Et, à la fin de la semaine de travail, ils sont fatigués.

Les wagons du métro sont pleins. Les usagers sont paquetés comme des sardines.

Je reviens à Manhattan après une journée passée chez les harédim de Brooklyn. Seul, je m'occupe de mes oignons. Je retourne à l'hôtel pour me préparer pour le shabbat qui arrivera à la tombée du soleil.

Mis à part la musique provenant des écouteurs de certains qui écoutent leur iPod trop fort, c'est assez tranquille dans le wagon. Chacun est dans sa propre bulle.

Tout à coup, j'entends des cris. Les têtes se tournent. Les gens se crispent. C'est New York après tout, et tout peut arriver.

Deux jeunes hommes costauds, d'origines clairement différentes, se crient après, utilisant tous les jurons et sacres de l'anglais américain new yorkais.

Personne ne bouge.

Et je me dis: «OK. Nous y voici. Je serai aux premières loges d'une bagarre. Ce ne sera pas jojo.» Je suis loin de ma mère...

Les voix des deux hommes sont de plus en plus fortes et insistantes. Ils s'approchent, n'étant plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. L'un dit à l'autre: «Tu m'as poussé. Tu veux te battre? C'est ce que tu veux, te battre?»

Et il ajoute, encore plus fort: «Je viens de perdre mon cousin aujourd'hui. Je ne me laisserai pas faire ainsi» (I'm not gonna take this shit).

La tension est à son comble. Personne ne sait à quoi s'attendre. Tout le monde espère qu'il n'y aura pas de bagarre. Tout ce que veulent les passagers, c'est d'être à la maison.

Alors que la confrontation verbale continue, les portes se ferment, avec un des protagonistes - celui qui a perdu son cousin - dans le wagon et l'autre restant sur la plateforme.

Les gens respirent un peu mieux. Ils s'attendent à ce que les choses se calment.

Et pourtant...

L'homme qui a réussi à embarquer dans le wagon, à tout juste trois pieds de moi, se met à se parler à lui-même, d'une voix forte: «Pas aujourd'hui! Pas le jour où j'ai perdu mon cousin! Je ne me laisserai pas intimider!» Tout cela saupoudré évidemment, encore, des jurons plus juteux les uns que les autres.

Il est évidemment en colère. Et très agité. Il essaie - sans succès - de se contrôler.

D'où je suis, tout en évitant de le dévisager - il est pas mal plus gros que moi... -, je vois qu'il est sur le point d'exploser. Apparaissent aussi dans le coin de ses yeux des larmes.

Le métro continue «uptown».

Mon arrêt est le prochain. Je dois pratiquement passer à travers lui pour descendre du métro. Et comme le wagon est paqueté d'une façon déraisonnable, je me dis que si je lui écrase un orteil, ou encore si mon sac à dos débordant de livres lourds nouvellement achetés l'accroche, il va me sauter dessus.

Alors que le métro s'arrête, et que je m'avance vers la porte, je mets la main sur son épaule, le regarde droit dans les yeux, et lui dis: «Je suis désolé pour ton cousin, man.» (I'm sorry about your cousin, man).

Il me regarde, étonné. Ce gros homme costaud et musclé me fixe pendant une seconde ou deux, sans voix. Puis ses yeux se remplissent véritablement de larmes.

Puis d'une voix douce - d'une douceur que je n'aurais pas cru possible d'un homme de cette carrure - il me répond simplement: «Merci, man. Je suis désolé que ça soit sorti comme ça. Je ne suis pas ce genre de personne. Ça a juste été ce genre de journée.» (Thank you, man. I'm sorry it all came out that way. That's not the kind of man I am. It's just been that kind of day.)

Et je sors. Espérant que sa mauvaise journée, pendant laquelle il a perdu quelqu'un qui lui était très cher, fut un peu meilleure grâce à un étranger dans le métro.

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