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<i>Le Devoir</i>, ou quand un phare s'éteint

20/05/2013 01:48 EDT | Actualisé 19/07/2013 05:12 EDT
Courtoisie

Jeune, dès que j'ai eu assez d'argent pour m'abonner à un journal, c'est au Devoir que je l'ai fait.

Bien que plus mince que ses concurrents, la qualité des analyses et des lettres d'opinion inspiraient le militant politique précoce que j'étais. Les débats autour de la question nationale y trouvaient un large écho.

Évidemment, le fait qu'il était le quotidien le plus favorable à l'idée de l'indépendance du Québec y était pour quelque chose.

C'est donc avec une grande tristesse que je vois Le Devoir glisser dans la non-pertinence. En période d'éclipse de la question nationale, cette déliquescence est surtout visible sur les enjeux internationaux.

La pensée unique

Une espèce de pensée unique vaguement anti-américaine et, disons-le, clairement anti-Israël se remarque dans les pages du Devoir.

La dernière manifestation de ceci se trouve dans la section Livres de l'édition du samedi 18 mai.

Sous prétexte d'une chronique de livre sur la dernière publication des militants d'extrême gauche Noam Chomsky et Ilan Pappé Palestine, l'État de siège, le collaborateur du Devoir Michel Lapierre y va d'omissions et d'affirmations délirantes l'une après l'autre (article payant).

Il mentionne, sans l'expliquer, le Tribunal (sic) Russell sur la Palestine, espèce de patente de propagande n'ayant que pour but de délégitimiser l'État d'Israël. Un tribunal est d'habitude un outil neutre, où la justice et l'équité ont la première place. Le tribunal Russell est tout sauf cela. Lapierre aurait dû le remarquer.

Il continue en mentionnant les « attaques de Tel-Aviv contre la bande de Gaza » en oubliant de mentionner que, depuis le départ volontaire et unilatéral des Israéliens de Gaza en 2005, non seulement ne s'y trouve plus aucun Israélien (soldat ou civil), mais des milliers de missiles sont tombés en territoire israélien (les cibles étant toutes des cibles civiles) et que le Hamas, au pouvoir à Gaza depuis une guerre civile, ne cesse d'islamiser le territoire, avec tout ce que cela entraîne pour les droits des femmes, des minorités et des libertés personnelles.

Richard Falk, un homme qui s'est discrédité à maintes reprises

Lapierre poursuit en mentionnant Richard Falk, « rapporteur spécial de l'ONU » et « éminent juriste », deux affirmations fausses.

Falk n'est pas un rapporteur spécial de l'ONU elle-même. Il est - et la nuance est importante - un rapporteur spécial du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU, organisme complètement discrédité - et dont le prédécesseur, la Commission des droits de l'Homme a été dissoute pour cause d'obsession anti-israélienne - ayant dans ses rangs des pays tels la Lybie, le Qatar et les Émirats Arabes Unis.

Pire dans le cas qui nous occupe, Lapierre omet de mentionner que Falk a perdu toute crédibilité et qu'il a été sévèrement censuré à plusieurs reprises par le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon.

Nommé le 26 mars 2008 comme Rapporteur spécial sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, Richard Falk fait montre d'une attitude anti-américaine, anti-Israël qui aurait forcé son congédiement dans n'importe quel autre organisme crédible.

Son rapport daté du 7 juin 2010 passe sous silence les nombreux manquements aux droits de la personne dont est coupable le Hamas, les exécutions politiques qu'il pratique, son oppression des femmes, des homosexuels et son idéologie islamiste extrémiste, dont sa Charte fait pourtant ouvertement la promotion.

Son parti-pris pour le Hamas est tellement évident que, selon Falk lui-même, l'Autorité palestinienne lui a demandé de démissionner de son poste, l'accusant d'être un partisan du Hamas.

C'est ce même Richard Falk qui a signé l'avant-propos d'un livre intitulé The New Pearl Harbour par David Ray Griffin, livre dont la thèse affirme que les attentats du 11 septembre 2001 ont été organisés par le gouvernement américain. Ce n'était pas la première - ni la dernière - fois qu'il avançait cette théorie.

En janvier 2011, le secrétaire général de l'ONU lui-même, Ban Ki-moon a dû sévèrement condamner Falk, parce que celui-ci a répété ses âneries sur les attaques du 11 septembre 2001 sur son blogue.

Le dernier événement discréditant pour Falk s'est produit lorsqu'il a accusé les États-Unis (et Israël aussi, évidemment) d'être responsables de l'attaque terroriste pendant le Marathon de Boston, propos aussitôt rejetés par Moon . Le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont eux aussi sévèrement censuré les propos de Falk.

La réputation de Falk est si sulfureuse que même l'organisme Human Rights Watch - pourtant peu tendre envers les États-Unis et Israël - l'a expulsé de ses rangs. Et Lapierre le qualifie d'« éminent juriste »?

Falk est l'exemple parfait du Juif anti-sioniste, phénomène sur lequel on peut trouver certains textes intéressants.

L'auteur britannique (non juif) Robin Sheppard explique le phénomène ainsi:

« Ceci donne aussi un autre éclairage sur le statut de ce groupe, petit, mais vocal, de Juifs laïques dans la Diaspora qui se considèrent antisionistes et qui donc s'opposent à l'existence d'un État juif. Comme leur laïcisme bloque leur route vers une identité juive viable et durable par une immersion dans la religion et comme leur antisionisme bloque leur route vers une identité juive viable et durable, via une identification ancrée dans l'État d'Israël, ils se projettent ainsi eux-mêmes vers une conversion hors du judaïsme à long terme.

Les Juifs antisionistes réagissent à de telles accusations en les rejetant avec une véhémence amère. Et c'est, en un sens, peu surprenant. Ils font alors face à une logique contre laquelle il n'y a pas de réponse sérieuse et qu'ils "prendront personnel". Ils en sont alors réduits à des sophismes et des dénis basés sur des définitions vagues et non convaincantes de ce qu'est le judaïsme - par exemple le judaïsme comme étant une série d'idéaux politico-philosophiques "non essentiels" - dont ils ne peuvent pas ne pas connaître la faiblesse. (...)

Ils peuvent être ou ne pas être des Juifs qui se haïssent (self-hating Jews), mais ils sont sûrement des Juifs qui se refusent de l'être (self-negating Jews) Ils ont adopté une maxime qui, si elle était adoptée par tous les Juifs, nierait absolument la possibilité même d'une identité juive comme élément viable à long terme de la race humaine (à l'exception, je le répète, des communautés ultrareligieuses fermées). Le Juif laïque et antisioniste est un Juif qui se refuse de l'être parce qu'il lui manque la capacité de projeter dans l'avenir une identité juive significative.»

L'intellectuel français Pierre-André Taguieff va dans le même sens :

« [C]es "Alterjuifs", qui prennent systématiquement le parti des ennemis des Juifs, peuvent-ils toujours être considérés comme des Juifs? En dehors du hasard de leur naissance, en quoi sont-ils juifs? Peut-on leur appliquer la vieille formule talmudique selon laquelle "le Juif qui a péché reste juif"? Mais comment tolérer le fait qu'ils ne se disent juifs que pour mieux accabler les Juifs (les "Juifs juifs") de leurs accusations? Le "Juif non-juif" de Deutscher était à la fois dedans et dehors (cas de Heine ou de Freud). L'"Alterjuif" contemporain, quant à lui, n'est dedans que pour être contre. »

L'inhumanité du sionisme?

Si ce n'est pas assez, Lapierre y va de ce que je considère la pire accusation que j'aie lue dans une publication québécoise qui se veut respectable, décrétant le sionisme « inhumain ».

Le sionisme, pouvant être défini comme le mouvement de libération du peuple juif dont le but est la création et le maintien d'un État juif dans les terres ancestrales du peuple juif, serait le seul nationalisme qui est inhumain (si tous les nationalismes étaient inhumains, par définition aucun ne pourrait l'être).

Cette accusation envers le nationalisme d'un seul peuple sent le souffre. En une seule expression, Lapierre échoue le test des Trois D (délégitimisation, démonisation, double standard) conçu par le célèbre refusenik Natan Sharansky, franchissant ainsi la ligne rouge entre la critique dure d'un État et l'antisémitisme.

Finalement, Lapierre reprend sans critiquer les accusations de génocide qui serait commis par Israël conter les Palestiniens.

Quand on sait que la population arabe de Jérusalem a été multipliée par 7,2 entre 1948 et 2009, qu'elle y est passée de 25,5 % à 35 % entre 1967 à aujourd'hui et que la population palestinienne est passée de 600 000 en 1948 à (selon les chiffres des Palestiniens) à 9 000 000, on voit bien que cette accusation de génocide est non seulement fausse, elle est aussi ridicule, voire clownesque. Quelle tristesse que de la lire dans les pages du Devoir.

Le Devoir connait les vieux fantômes qui sont les siens. C'est dommage que ceux-ci reviennent dans le journal fondé par Henri Bourassa.

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