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La politique de sa géographie

25/09/2013 12:22 EDT | Actualisé 24/11/2013 05:12 EST

On a la politique de sa géographie - Napoléon

Le débat sur la Charte des valeurs québécoises amène beaucoup de points de vue à s'exprimer. Et c'est tant mieux.

Évidemment, c'est un débat québéco-québécois. Il concerne l'avenir de la nation québécoise, le genre de société que celle-ci veut bâtir. C'est évidement aux Québécois de prendre leurs décisions. Ceci étant dit, le Québec étant un État de droit, toute législation qu'il adopte doit respecter les normes constitutionnelles et quasi-constitutionnelles en vigueur, de même que le droit international.

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Le Québec: une société originale

Le Québec est une société originale, distincte avec une personnalité qui lui est propre.

De culture et de langue françaises, le Québec a aussi été façonné par un droit public (constitutionnel et administratif) et des institutions étatiques d'origine britannique et par sa profonde américanité. Quoiqu'en disent/pensent/désirent certains, le Québec n'est pas la France en Amérique du Nord.

Et c'est tant mieux.

Qu'on ne se méprenne pas: j'aime la France. Je ne suis insensible ni à son histoire, ni à son rayonnement, ni à sa gloire, ni à son essence. On ne peut avoir sa bibliothèque remplie de livres de Péguy, de Lacouture, de Gallo, de Bloch (dont ma promotion à l'ÉNA porte le nom), de livres de la Pléïade et de biographies de ses grands hommes (de Saint Louis à de Gaulle en passant par Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Louvois, Carnot, Napoléon et Clemenceau) et ne pas profondément aimer l'Hexagone.

Mais d'affirmer que la France n'est pas mon pays - et que j'ai aucun souhait qu'elle le soit - n'a rien de sacrilège. Ni d'ailleurs prétendre que son modèle d'intégration de ses minorités est déficient.

Le Québec: un État marqué par son américanité

Le Québec s'inscrit principalement dans un contexte d'américanité et de libéralisme - au sens anglo-saxon du terme. Et, soyons honnêtes avec nous-mêmes, cela nous a plutôt bien servis.

Notre économie est profondément intégrée au reste de l'Amérique du Nord, Canada et États-Unis. C'est d'ailleurs un choix que nous avons fait en 1988 en appuyant Brian Mulroney et son projet d'Accord de libre-échange avec les États-Unis. N'eût été le vote massif des Québécois en faveur des progressistes-conservateurs (appuyés en cela par le Parti libéral de Robert Bourasssa et le Parti québécois de Jacques Parizeau), l'Accord n'aurait pû être entériné à la Chambre des communes.

Dans un contexte de mondialisation et d'intégration continentale profonde, les choix que nous faisons sont jugés à la lumière de cette réalité, que nous le voulions ou pas. Notons qu'aucun pays n'est aujourd'hui complètement indépendant, a fortiori le Québec qui a refusé sa souveraineté à deux reprises.

Qu'on me comprenne bien: je ne dis pas que les choix des Québécois doivent être faits ailleurs qu'au Québec. Ce que je dis cependant, c'est que nous ne pouvons faire abstraction de notre situation géopolitique.

Sans surprise, le Canada s'est fortement positionné contre la Charte des valeurs québécoises, quelques fois avec une virulence inacceptable que j'ai dénoncée dans un texte précédent. Cela ne veut pas cependant dire que toutes les réflexions qui s'y font doivent être rejetées du revers de la main.

Le Canada n'est pas seul: l'actuel président américain, Barack Obama, a déjà dit ce qu'il pensait de l'interdiction de porter des symboles religieux. Lors de son discours au Caire le 4 juin 2009, il affirmait:

La liberté en Amérique est indissociable de celle de pratiquer sa religion. (...) C'est pour cette raison que le gouvernement des États-Unis a recours aux tribunaux pour protéger le droit des femmes et des filles à porter le hijab et pour punir ceux qui leur contesteraient ce droit.

Et plus loin, encore plus clairement:

Il importe que les pays occidentaux évitent d'empêcher les musulmans de pratiquer leur religion comme ils le souhaitent, par exemple, en dictant ce qu'une musulmane devrait porter. En un mot, nous ne pouvons pas déguiser l'hostilité envers la religion sous couvert de libéralisme.

Faire complètement fi de l'opinion de la personne la plus puissante sur la terre est rarement une condition gagnante de succès -à court comme à long terme. Surtout lorsque cette personne est notre voisin.

Encore une fois, je ne dis pas que nos décisions doivent être les mêmes que nos voisins du Canada anglais et des États-Unis, mais il serait inconscient de ne pas tenir compte de l'image qui est la nôtre chez nos principaux partenaires.

Au-delà de nos partenaires immédiats

De plus, quand un organisme comme Amnistie internationale - avec lequel j'ai eu de profonds différents dont j'ai parlé ailleurs mais dont personne ne peut nier l'influence - prend résolument position contre l'interdiction faite aux fonctionnaires de porter des signes religieux, la réputation internationale du Québec est en jeu.

Je cite leur communiqué, avec lequel je suis d'accord:

Le droit international relatif aux droits humains garantit le droit à la liberté d'expression, de religion et à la liberté de manifester sa religion ; ces libertés s'étendent à la manière dont les personnes choisissent de se vêtir. Le Canada étant partie au Pacte international sur les droits civils et politiques, le Québec y est assujetti.

En effet, tous les documents des droits de la personne protègent la liberté de conscience et de religion - y compris celle de manifester celle-ci: art. 3 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, art. 2a de la Charte canadienne des droits et libertés, art. 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, art. 9 de la Convention européenne des droits de l'homme, art. 10 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, etc.

Et on pense que le Québec pourrait aller à contre-courant dans ce domaine sans ternir sa réputation?

Le Québec n'est pas dans un vacuum. Les décisions qu'il prendra dans des domaines aussi sensibles que le respect des libertés fondamentales et les droits des minorités seront examinées avec beaucoup d'intérêt non seulement ici, mais aussi par nos principaux partenaires et par la communauté internationale. Ne ratons pas notre coup.

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