Richard Marceau

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Le vrai visage de l'antisionisme juif

Publication: 23/08/2012 09:51

On me demande souvent des questions sur la poignée de Juifs qui s'opposent à l'État d'Israël. Les campagnes récentes de ceux-ci au sein des Églises libérales (Église presbytérienne aux États-Unis et Église unie au Canada) les ont ramenés dans le débat public.

Bien qu'étant ultra minoritaire, cette tendance attire évidemment l'attention médiatique parce que, justement, elle est inusitée. Et, en plus, elle permet à des gens qui sont contre l'existence du seul État juif dans le monde - et qui ne portent pas tous, loin de là, les intérêts des Juifs dans leurs cœurs - de dire : « Vous voyez bien que nous ne sommes pas antisémites; il y a des Juifs avec nous. »

On peut, grosso modo, diviser l'antisionisme juif en deux groupes: religieux et ultragauchiste.

Antisionisme ultra-orthodoxe

L'antisionisme religieux est principalement porté par un mouvement hassidique appelé Naturei Karta (dont le nom signifie « Gardiens de la Cité » en araméen). Ce sont eux qu'on peut voir dans des manifestations anti-israéliennes, même chez nous, au Québec. C'est même souvent l'image qui est retenue de ces manifestations par les caméras.

En gros, ils considèrent que l'État juif ne peut renaître que par la venue du Messie et que toute tentative de rétablir un tel État avant cette venue va nécessairement contre la volonté divine. Ils forment un groupe, on le comprendra, très controversé et dont les liens avec le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad créent controverse après controverse.

Le vidéo des leaders de Naturei Karta rencontrant et honorant Ahmadinejad est rapidement devenu, grâce à internet, viral dans les communautés juives du monde entier et a ajouté à leur marginalisation.

Antisionisme gauchiste

L'antisionisme ultragauchiste, bien que lui aussi soit marginal, attire l'attention de par sa volonté de faire alliance avec des groupes dont les valeurs sont aux antipodes de ce que devraient être les siennes, mais que la haine - le mot n'est pas trop fort - d'Israël pousse à oblitérer.

Au Canada, le groupe fédérant cette tendance est Independant Jewish Voices (IJV). L'âme dirigeante d'IJV est une femme d'Ottawa, Diana Ralph, dont les opinions politiques sont particulières. J'ai moi-même rencontré Ralph à quelques reprises (le monde juif de Gatineau/Ottawa est assez petit) et j'ai ainsi pu confirmer son radicalisme.

Dans un article intitulé « Islamophobia and the "war on terror": The continuing pretext for imperial conquest » contenu dans le livre The Hidden History of 9-11-2001, Ralph affirme que les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington n'ont pas été commis par al-Qaeda, mais bien par des conservateurs américains et israéliens dans le but de mettre sur pied « un plan stratégique secret visant à positionner les États-Unis comme superpuissance unilatérale permanente sur le point de prendre le contrôle de l'Eurasie, et ainsi du monde entier. » (traduction libre)

Et bien entendu, c'est Israël qui est derrière ce plan.

Ce n'est pas tout. Même la Cour fédérale a émis son opinion - peu favorable et deux fois plutôt qu'une - sur Ralph dans l'arrêt Almrei lorsque celle-ci s'est portée volontaire en 2007 pour agir comme sûreté pour un terroriste islamiste présumé, citant nommément son manque complet d'objectivité, son jugement embrouillé par ses convictions politiques et son manque de respect pour la Cour

Plus récemment, lors d'une rencontre du groupe pro-paix et de gauche La Paix maintenant (Peace Now) tenue en 2009 à la synagogue Temple Israel d'Ottawa à laquelle j'assistais, Ralph a tenté de distribuer un texte faisant l'éloge du Président iranien Ahmadinejad. Ce geste a tellement fâché les sincères partisans d'un accord de paix généreux envers les Palestiniens qu'ils ont empêché la distribution du texte et s'en sont rapidement et clairement dissociés.

Le plus ironique et le plus triste dans tout cela est que, si jamais les alliés de Ralph étaient au pouvoir - et dans les endroits où ils le sont - elle serait, en tant que lesbienne affichée, une de leurs premières victimes.

Une autre de leurs têtes d'affiche, Judy Rebick, plus connue dans les cercles de l'extrême gauche canadienne qu'au Québec, se sert elle aussi de ses origines juives pour dénigrer Israël. En fait, elle a elle-même affirmé, lors de l'assemblée générale annuelle d'IJV tenue à Ottawa le 12 juin 2009, qu'elle avait rompu depuis longtemps avec la communauté juive et qu'elle ne s'identifiait comme juive que lorsque cela servait ses objectifs politiques (c.-à-d. lorsqu'elle peut utiliser ses origines juives pour délégitimer, démoniser et attaquer Israël)

En fait, IJV s'oppose à l'existence du seul État juif dans le monde. IJV s'oppose à la solution des deux États, mais appuie Israel Apartheid Week sur les campus universitaires du Canada et des États-Unis. IJV appuie la campagne de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS) contre Israël mais seulement contre Israël. IJV s'est aligné avec des groupes islamistes et extrémistes (la Fédération canado-arabe, Tadamon!) qui appuient des organisations telles que le Hamas et le Hezbollah dont un des objectifs majeurs est l'annihilation de l'État d'Israël. IJV a participé à des manifestations main dans la main avec des groupes hurlant « Les Juifs sont nos chiens! » et autres trucs du genre.

Relation problématique avec leur propre identité juive

Pourquoi ces défenseurs d'origine juive des droits des minorités, des femmes, des gays et lesbiennes font-ils alliance avec des gens aux valeurs opposées pour démoniser la seule démocratie de tout le Moyen-Orient?

Je me pose la question depuis longtemps. Je ne suis pas sûr d'avoir la réponse.

Est-ce parce que, justement, Israël est une démocratie libérale, avec une économie de marché et un allié des États-Unis, alors que cette ultragauche est antimondialiste, anticapitaliste et antiaméricaine?

Mais il y a plus, possiblement.

L'auteur britannique (non Juif) Robin Sheppard en est venu à cette explication, que je trouve séduisante (1): « Ceci donne aussi un autre éclairage sur le statut de ce groupe, petit mais vocal, de Juifs laïques dans la Diaspora qui se considèrent antisionistes et qui donc s'opposent à l'existence d'un État juif. Comme leur laïcisme bloque leur route vers une identité juive viable et durable par une immersion dans la religion et comme leur antisionisme bloque leur route vers une identité juive viable et durable, via une identification ancrée dans l'État d'Israël, ils se projettent ainsi eux-mêmes vers une conversion hors du judaïsme à long terme.

Les Juifs antisionistes réagissent à de telles accusations en les rejetant avec une véhémence amère. Et c'est, en un sens, peu surprenant. Ils font alors face à une logique contre laquelle il n'y a pas de réponse sérieuse et qu'ils "prendront personnel". Ils en sont alors réduits à des sophismes et des dénis basés sur des définitions vagues et non convaincantes de ce qu'est le judaïsme - par exemple le judaïsme comme étant une série d'idéaux politico-philosophiques "non essentiels" - dont ils ne peuvent pas ne pas connaître la faiblesse. (...)

Ils peuvent être ou ne pas être des Juifs qui se haïssent (self-hating Jews) mais ils sont sûrement des Juifs qui se refusent de l'être (self-negating Jews) Ils ont adopté une maxime qui, si elle était adoptée par tous les Juifs, nierait absolument la possibilité même d'une identité juive comme élément viable à long terme de la race humaine (à l'exception, je le répète, des communautés ultrareligieuses fermées). Le Juif laïque et antisioniste est un Juif qui se refuse de l'être parce qu'il lui manque la capacité de projeter dans l'avenir une identité juive significative. »
(traduction libre)

L'auteur français Pierre-André Taguieff va dans le même sens :

« [c]es "Alterjuifs", qui prennent systématiquement le parti des ennemis des Juifs, peuvent-ils toujours être considérés comme des Juifs? En dehors du hasard de leur naissance, en quoi sont-ils juifs? Peut-on leur appliquer la vieille formule talmudique selon laquelle "le Juif qui a péché reste juif"? Mais comment tolérer le fait qu'ils ne se disent juifs que pour mieux accabler les Juifs (les "Juifs juifs") de leurs accusations? Le "Juif non-juif" de Deutscher était à la fois dedans et dehors (cas de Heine ou de Freud). L'"Alterjuif" contemporain, quant à lui, n'est dedans que pour être contre. » (2)

Rien à voir avec le courage

Tout cela pour dire que, bien qu'il existe dans les communautés juives de la Diaspora et en Israël de fortes différences d'opinions quant à l'avenir de l'État d'Israël, quant aux relations de celui-ci avec les Palestiniens, quant au type de société qu'Israël doit être, il y a un vaste, un immense consensus voulant que la nation juive a droit à son État dans ses terres ancestrales au Proche-Orient. Et toute personne, même se disant de confession ou d'origine juive, qui se dit antisioniste, ne peut être considérée comme représentative d'autre chose que de groupuscules très marginaux dans le monde juif.

Il est ironique de constater que, dans les milieux anti-israéliens, les Juifs anti-Israël sont considérés comme « courageux », comme des héros en somme. Ils sont pourtant au diapason d'une bonne partie de la société et il n'y a pour eux aucun risque d'exprimer leurs opinions. S'il n'y aucun risque, comment peut-on les qualifier de courageux?

(Adapté de Juif, Une histoire québécoise, Éditions du Marais, 2011 pour le Huffington Post)

(1) Robin Sheppard, A State Beyond the Pale, Europe's Problem With Israel, Weidenfeld & Nicolson, p.105.
(2) Pierre-André Taguieff, La nouvelle propagande antijuive, Presses Universitaires de France, Paris 2010, p. 362

 

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