Rhita Cossette

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De la juste part à la juste place

Publication: 29/03/2012 00:09

Des étudiants ont le cœur en feu! Ils sont en colère, très en colère. Le Québec connaîtrait, à en croire certains esprits exaltés, son printemps étudiant! Que voilà une analogie commode avec le réveil arabe, mais une analogie fallacieuse. Le Québec n'est pas la Tunisie, l'Égypte, la Libye ou la Syrie. Il est vrai cependant que beaucoup d'étudiants de niveau collégial et universitaire s'activent depuis quelques mois déjà à une mobilisation fébrile, mais déterminée; ils analysent, comparent et débattent intensément de la hausse des droits de scolarité, de sa pertinence et de sa légitimité. Aussi s'inquiètent-ils, à tort ou à raison, de ses effets sur l'accessibilité aux études universitaires.

En appui au mouvement étudiant

Ces étudiants profitent dans l'actuel mouvement de confrontation avec le gouvernement de l'appui initial des syndicats qui inspirent et oeuvrent en sous-main à cette mobilisation. Ces étudiants apprendront en effet de ces stratèges aguerris de la mobilisation «comment se servir de la grève comme moyen de pression».

Petits colloques où l'on travaille à aiguiser les arguments et à définir des plans de communication.Ils peuvent aussi compter, comme il fallait s'y attendre,sur l'appui de certains partis de l'opposition parlementaire qui rêvent d'en découdre avec le gouvernement en place. Oser hausser les droits de scolarité au Québec relève toujours d'une sorte de sacrilège. Le crime était trop beau, la chance était trop belle. Pauline Marois, politiquement opportuniste, saisit l'aubaine et retombe dans ce vieux pattern électoraliste. Ah, la politique autrement!

Et non seulement ce mouvement «anti-hausse et pro-gratuité» des droits de scolarité bénéficie-t-il de l'appui de certains artistes notoires, mais aussi de quelques personnalités publiques qui invitent le gouvernement à rouvrir le dialogue. Par exemple, Monsieur Claude Castonguay pour qui les jeunes sont source de changement. Cela est vrai jusqu'à un certain point et à certaines conditions. Vrai dans le sens entendu par Hannah Arendt selon qui les nouveaux-venus - les générations montantes - ont charge d'intégrer le monde tout en le renouvelant par leurs forces vives et cette ingénieuse pulsion créatrice qui caractérise la jeunesse.

La maxime de Monsieur Castonguay est cependant fausse dans la mesure où des groupes volontaristes ou des régimes politiques idéologiques investissent toujours en premier lieu les écoles et plantent leurs drapeaux dans l'esprit impressionnabledes enfants. L'histoire est gorgée d'exemples macabres de ce phénomène d'endoctrinement et d'enrôlement des jeunes. Alors oui, les jeunes innovent positivement, mais sous réserve de ne pas reproduire ces bonnes vieilles stratégies de propagande et de manipulation. À la condition de renouveler les questions et les réponses aux défis inédits qui se poseront à eux. À chaque génération ses forces, ses lourdeurs et ses misères. Celle qui s'agiteaujourd'hui ne fait pas exception : elle devra, comme toutes les générations précédentes, consentir les efforts nécessaires à relever ses propres défis. Rien de nouveau sous le soleil!

L'opération de relations publiques du mouvement étudiant s'est aussi progressivement enrichie de différents argumentaires journalistiques ou plus philosophiques dénonçant tour à tour la « marchandisation de l'éducation », et plus largement,« la logique de la privatisation des services publics ». Expressions des centaines de fois évoquées dans les médias, dans les délibérations étudiantes et dans les plans de communication. L'argument central est simple: toute hausse des droits de scolarité mettrait à mal non seulement l'accessibilité aux études universitaires, mais les principes mêmes de la justice et de la solidarité sociale. Ces petits coups de force rhétoriques ont bien sûr pour effet de caser tous ceux qui reconnaissent la pertinence de cette hausse dans le camp des méchants « néo-libéraux », des individualistes désancrés et insensibles à la misère des autres. Un bien triste sort pour ceux et celles qui n'entrent pas dans la marche et qui ne bénéficient pas de cette surexposition médiatique consentie au camp adverse plus bruyant et sans doute mieux organisé.

Certains intellectuels qui ont pris fait et cause pour les étudiants réfractaires à la hausse ont en fait ramené à l'avant-scène un débat philosophique bien connu entre la gauche et la droite, puis entre libéraux et communautariens.Cette guerre d'école a fait son temps. Surtout, stratégie oblige, les militants comme d'ailleurs la population en général ,n'ont que faire de la philosophie, des querelles académiquessur ce qui définit l'humain et le rend heureux, sur les principes d'action et sur la valeur morale des fins poursuivies.

N'importe plus que la logique instrumentale qui lie bêtement la fin au choix des moyens. Ainsi peut-on s'expliquer les considérations surprenantes de quelques porte-parole du mouvement étudiant, certains plus radicaux et plus anarchistes que d'autres. Par exemple, cette déclaration de Gabriel Nadeau-Dubois de la CLASSE à l'effet que le rôle des porte-parole étudiants « n'est pas de dire ce qui est bien ou ce qui est mal », prenant ainsi congé de la question morale si difficile à comprendre et si lourde à porter. Cela n'augure rien de bon si, d'aventure, ces leaders étudiants d'aujourd'hui devaient prendre les commandes politiques de la société de demain!

Au-delà de ces campagnes bruyantes, il y a bien toutefois un consensus fondamental sur l'importance vitale de l'éducation. Et l'affrontement repose sur le choix des moyens. Et arrive toujours le moment de soumettre l'ordre du désir et l'argument stratégique ou philosophique à l'épreuve du réel, aux considérations pragmatiques de la réalité.

Un Québec pataud et désorienté.

La société québécoise qui finance les études universitaires à hauteur de 82 % (solidarité fiscale oblige) demande-t-elle trop aux étudiants? Faut-il ou non augmenter les droits de scolarité? Ne faudrait-il pas même plaider pour sa pleine gratuité? Tout le monde, dans ses rêves les plus fous, souhaite la gratuité scolaire.Tout le monde aspire aussi, secrètement, à l'immortalité et à une éternelle jeunesse, mais cela n'arrivera pas, cela n'est pas possible. La gratuité des services ou des programmes sociaux, pas plus que l'immortalité, ne sont à notre portée. La gratuité n'existe pas en fait en dehors de nos relations intimes où se joue plutôt le destin de nos amours et de nos amitiés.

La hausse de droits de scolarité à l'origine du mouvement étudiant actuel aura pour effet de placer à hauteur de 18% la contribution des étudiants à leur formation. Cette hausse est d'autant plus raisonnable que les nombreux stages rémunérés, des bourses de recherche, les droits de scolarité assumés pour plusieurs étudiants par des employeurs, le régime des prêts et bourses sont suffisamment généreux pour éviter que les étudiants privés de ressources se voient fermer la porte de l'université. Faut-il que l'État soit plus généreux dans ce régime? Peut-être. Il revient au gouvernement de revoir les paramètres en cours de route dans un échange franc et ouvert avec tous les partenaires concernés. La porte du gouvernement ne s'est jamais fermée sur ce point.

Aussi, faut-il éviter de voir les étudiants collégiaux et universitaires dans une perspective homogénéisatrice. Nous ne saurions gommer les différences qu'ils ont entre eux, puisqu'en effet, les étudiants n'endossent pas tous les mêmes valeurs et ne partagent pas les mêmes idéaux; certains bénéficient d'un solide support familial et d'une valorisation du travail intellectuel dès leur prime enfance alors que d'autres ont été très tôt abandonnés à eux mêmes; certains sont plus résilients et mieux préparés à faire face à la vie que d'autres qui sont déjà fragilisés par des contextes de vie pathogènes; certains étudiants qui, même placés dans des conditions de vie précaires, sont plus débrouillards, polyvalents et plus imaginatifs que d'autres. Il faut aussi reconnaître que les étudiantsne consentent pas tous également aux efforts nécessaires à l'aboutissement de leurs études; certains ont déjà de lourdes responsabilités et visent une intégration la plus hâtive possible en milieu de travail, d'autresétirent le plaisir de cette vie libre et festive dont nous conservons les plus nostalgiques souvenirs devenus adultes!

Chose certaine cependant, la plupart des jeunes baignent dans la même culture consumériste. L'université doit aujourd'hui rivaliser avec les concessionnaires automobiles, le sport professionnel, les salles de spectacle, les agences de voyage, les Futur Shop, les Best Buy et les Télusde ce monde. Il n'est évidemment pas question de revenir collectivement au pays des Filles de Caleb! Mais tout devientfinalement une question de priorité dès lors que des choix douloureux s'imposent. Autant d'ailleurs pour les individus que pour l'État. Et cette logique des priorités se fera implacable...

Le Québec, une petite société de huit millions d'habitants, croule en effet sous une dette intégrale approximative de 246 milliards. Il est riche en ressources naturelles certes, mais notre désir de les exploiter reste incertain et ambivalent. Plusieurs groupes en freinent d'ailleurs activement l'exploitation. Le problème budgétaire se double aussi dramatiquement d'une évolution démographique inquiétante. Le Québec est en effet une société vieillissante, ce qui infléchit nos choix collectifs dans le sens d'un développement débridé et nerveux du système de santé (48% du budget national consacré à la santé). C'est trop. Et nous n'avons encore rien dit sur le taux et les conséquences désastreuses du décrochage scolaire.

L'État supporte par ailleurs un large réseau de places en garderie etassure les jeunes ménages d'un ambitieux programme de congés parentaux. De cela les leaders étudiants ne parlent pas. Ils seront de ce point de vue nettement plus avantagés que les générations précédentes. Tous les programmes sociaux, y compris le programme d'assurance-médicaments, sont largement déficitaires. Comme d'ailleurs la plupart des régimes de retraite. Le Québec, sans trop durcir le trait,est mal administré. Il est sur-administré en fait. Et le Québec, quoi qu'on en dise, vit aussi difficilement la venue des immigrants qui pourraient éventuellement faire la différence. Impasse et décisions coûteuses à l'horizon.

Il est vrai que le mouvement étudiant a eu l'effet bénéfique d'alerter les autorités politiques et la population sur un sérieux malaise dans le système d'éducation supérieure qui passe au second plan après la santé et juste avant le service de la dette, laquelle grève dangereusement le budget national. On dit que le mouvement étudiant s'essouffle. Doit-il cesser ? Oui. Plusieurs forces, mobiles ou motifs travaillent en profondeur cette dynamique vindicative. Aussi est-il difficile de voir clair dans les motivations de tous ceux et celles qui y prennent part. Il est jusqu'à un certain point instrumentalisé, noyé dans un mouvement d'insatisfaction diffuse qui entremêle tout et amalgame des causes et passions multiples. La position rigidement non négociable des manifestants conduit ces derniers dans un cul-de-sac politique et stratégique majeur. La question qui tue : pour qui se prennent ces étudiants qui intimident, vandalisent, bloquent les accès en milieux de travail, les routes et les ponts, qui s'attaquentaux symboles économiques et politiques, qui contestent ouvertement« les fondements du gouvernement» ?Décidément, le débat initial sur la « juste part » ouvre le débat plus fondamental de la « juste place » en démocratie...

« Lorsque les étudiants se lèvent, le gouvernement se couche »...

Cette citation inquiétante nous vient d'un leader étudiant (Bureau-Blouin). Une banale vérité : le mouvement étudiant est un groupe d'intérêts comme il y en a tant au Québec, société hyper-corporatiste, jalouse et conservatrice de ses acquis. Les groupes d'intérêts sont évidemment tout à fait légitimes tant il est vrai que toute société civile doit pouvoir s'organiser, articuler des enjeux, participer aux discussions et aux décisions publiques. Un principe demeure cependant: ces associations étudiantes, qu'elles aient la charmante vertu de l'audace et de la jeunesse, ne sont qu'à égalité démocratique avec d'autres groupes d'intérêts qui réclament leur part du gâteau, qui opposent à la première occasion un «pas dans ma cour» ou un «pas dans ma poche». C'est pourquoi le mouvement étudiant actuel ne peut s'imposer comme figure égalitaire de l'État. Sauf à dire que l'autorité publique incarnée dans un gouvernement ne signifie plus rien (auquel cas il faudrait accepter d'en payer le prix), il faut consentir au principe des arbitrages publics qu'impose la dynamique sociale des intérêts contradictoires et dont l'État et le gouvernement en exercice sont les seuls répondants légitimes.

Ricoeur a le mot juste : «L'État demeure l'englobant de toutes les sphères d'appartenance à l'égard desquelles nous faisons allégeance. Nous n'avons pas à l'égard de l'État une allégeance comme nous en avons une à l'égard de l'université ou d'un club de football ». Cette citation fait signe vers le lien de citoyenneté qui dans une société démocratique présuppose tous les autres. Mais le Québec, comme beaucoup d'autres sociétés consuméristes où le consommateur a chassé la figure du citoyen, perd le sens de ce lien et de l'intérêt général. Le Québec cherche sans la trouver cette éthique de la discussion publique qui nous aiderait à articuler ensemble le difficile passage des valeurs (de certains) aux normes légitimes et acceptables pour tous.