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Le Cosmos, Ikea et les suprémacistes blancs...

La vision géocentrique de l'univers était très réconfortante pour les êtres humains de l'époque puisqu'elle faisait de l'homme le nombril du monde

15/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 15/09/2017 09:00 EDT
Getty Images/iStockphoto
Lorsque j'entre chez Ikea, c'est cette image d'un tout harmonieux et surtout organisé qui me vient à l'esprit.

Lorsque j'explique à mes étudiants de quelle manière les Anciens Grecs se représentaient l'univers, c'est plus fort que moi, je leur parle d'Ikea...

Le Cosmos

Les Anciens croyaient dur comme fer que la Terre, immobile, était au centre de l'univers et que toutes les planètes tournaient autour d'elle. Ils n'avaient pas à réfléchir bien longtemps pour adhérer à cette vision du monde. Il s'agissait de s'en remettre à leur gros bon sens. Ainsi, bien campés sur leurs deux pieds, c'est l'ensemble de leur corps qui leur confirmait que la terre était immobile. Et lorsqu'ils regardaient le soleil, ils voyaient bien que c'était bel et bien lui qui se déplaçait autour de la terre.

Cette vision géocentrique de l'univers était très réconfortante pour les êtres humains de l'époque puisqu'elle faisait de l'homme le nombril du monde, confirmait qu'il y avait un haut et un bas et que chaque chose avait sa raison d'être. Pour eux, chaque être avait été créé par la nature en fonction d'un certain but et chacun se devait d'accepter le rôle et la place qui lui avaient été confiés. Ce grand tout, il avait comme nom le Cosmos, mot très riche en grec qui évoque l'idée d'un univers à la fois fini, organisé, hiérarchisé, harmonieux et surtout ordonné.

L'univers Ikea

Ainsi, lorsque j'entre chez Ikea, c'est cette image d'un tout harmonieux et surtout organisé qui me vient à l'esprit. Dès que vous franchissez les portes, des flèches sur le plancher vous indiquent la direction à prendre. Pas besoin de se poser de questions, tout a été pensé pour vous par le grand artisan suédois. Ici, la vie a un sens, un sens unique toutefois, auquel vous devez vous soumettre. D'un côté les canapés, de l'autre les meubles de bureau et ensuite les cuisines et les chambres à coucher, etc. Tout semble tellement confortable. Qui n'a jamais été tenté de se glisser sous la doudou d'un de ces lits douillets en démonstration?

C'est comme si on s'était donné le mot: il faut combattre le chaos, le désordre, éviter à tout prix que celui-ci vienne ébranler l'équilibre tellement fragile de notre univers.

Mais ce qui étonne avant tout, c'est de constater jusqu'à quel point tout a été pensé pour que le monde soit ordonné. Partout, on vous propose des articles de rangement : des petits tiroirs, des placards, des boîtes de différentes grosseurs afin que tout se retrouve à la bonne place. C'est comme si on s'était donné le mot: il faut combattre le chaos, le désordre, éviter à tout prix que celui-ci vienne ébranler l'équilibre tellement fragile de notre univers.

Parfois, pressé par le temps, il nous arrive de vouloir court-circuiter ce trajet pensé pour nous par le grand artisan. Voilà toutefois une chose à ne pas faire. Cela aussi aurait pour effet de créer de la confusion et du désordre. D'ailleurs, si vous respectez les consignes, vous serez récompensé à la toute fin de votre parcours. Après avoir franchi l'une des nombreuses caisses enregistreuses, une odeur de cannelle et de pâtisserie viendra vous titiller les narines. Vous vous direz alors, ici, je me sens comme chez moi, dans ma maison, dans mon petit univers à moi.

La Cité comme microcosme

Les Anciens se représentaient leur Cité à l'image de l'univers, une sorte de petit Cosmos en miniature – ou d'un gros Ikea – où tout se devait aussi d'être ordonné et surtout hiérarchisé. Dans cette vision aristocratique de la Cité, les êtres humains n'étaient absolument pas considérés comme naturellement égaux; loin de là! La nature, selon eux, avait fait en sorte que les Grecs soient supérieurs aux Barbares, l'homme à la femme. Certains d'entre eux avaient même été créés pour être des maîtres et d'autres des esclaves : cela était inscrit dans l'ordre naturel des choses.

Au fil du temps, cette représentation du Cosmos a fini par voler en éclats. On est passé d'une vision géocentrique à une conception héliocentrique de l'univers, pour aboutir finalement à la représentation d'un univers infini, totalement privé de centre et de sens, où l'homme, la terre et le soleil ne sont plus que des grains de sable insignifiants jetés dans un désert sans fin et éternellement en mouvement.

Les nostalgiques

Toutefois, plusieurs ne se sont jamais remis de l'éclatement de cette belle représentation douillette de l'univers. Je pense aux suprémacistes blancs et autres catégories de racistes, mais aussi aux homophobes et misogynes de ce monde; à tous ceux qui sont nostalgiques de cette vieille idée d'une hiérarchie des êtres déterminée par la nature et qui persistent à ranger chaque être humain dans une petite boîte de couleur et de grandeur différente : les blancs ici et les noirs là-bas, de même avec les hommes et les femmes, les hétérosexuels et les homosexuels, etc.

Et ce qu'il y a de merveilleux pour ces gens-là, c'est que cet exercice de classification ne nécessite aucun effort de réflexion. Tout ceci étant inscrit dans la nature, ne reste plus alors qu'à s'en remettre à ce gros bon sens qui, pensent-ils, est la chose du monde la mieux partagée.

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