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Le sourire de mon Aphrodite

02/04/2016 09:03 EDT | Actualisé 03/04/2017 05:12 EDT

Samedi matin, il fait beau et je suis avec Denis, mon éternel ami. C'est que je le connais depuis longtemps, mon ami Denis. Il était là, dans la maison d'à côté, deux ans avant que je vienne au monde. J'ai grandi et découvert le quartier en sa compagnie.

Le matin où j'ai appris de la bouche de sa mère qu'il avait commencé l'école, ça m'a donné tout un choc. Que deviendraient mes journées sans lui? J'étais condamné à l'attendre :

- Madame Lapise, Denis est-tu arrivé de l'école?

- Pas encore, Sylvio. Mais ça ne devrait pas tarder. Il est sûrement en route en ce moment.

Je partais alors à sa rencontre, empressé et soucieux de voir apparaître sa tête blonde et son grand corps maigre sur le sommet de la côte.

D'une certaine façon, je peux même dire que j'ai aussi appris à parler avec Denis. Il a été le premier à se moquer de moi parce que j'avais de la difficulté à prononcer mes «r», en particulier dans son nom de famille.

- Bonjour madame Lapise!

- Laprise, Sylvio. Il faut dire madame Laprise.

Les choses se sont replacées depuis, mais il continue tout de même à me faire la leçon à l'occasion.

Comme je le disais, il est tôt et nous descendons la rue des Oblats pour nous rendre au terrain de jeux. Je porte la paire de culottes courtes bleu marine que ma grand-mère m'a confectionnées lors de sa dernière visite à la maison, voilà de ça pas mal de temps déjà. Je ne peux pas dire qu'elles me vont comme un gant, ces culottes courtes ; plus maintenant. On grandit, c'est certain! C'est donc d'un pas rapide, mais plus ou moins assuré, que je tente de suivre Denis. Plus vieux et plus grand, c'est qu'il marche plus vite que moi.

sylvio

À mi-chemin, au beau milieu de la côte, je commence à ressentir des gargouillements dans le bas du ventre. Drôle d'impression! Et cela continue... On dirait que je ne suis plus maître de mon corps. Qu'est-ce qui m'arrive? Pas le temps d'en informer mon ami, pas le temps de me plaindre, voilà qu'une matière chaude et visqueuse se met à me couler le long de la jambe. Mon odorat, ma vue, mon toucher... Je n'ai pas le choix, je dois me rendre à l'évidence : j'ai bel et bien fait dans mon pantalon - à mon âge!

Mon premier souci est de savoir quelle sera la réaction de Denis. Va-t-il se mettre à rire de moi, ou encore à courir pour me laisser seul avec mon problème? Honteux, je lève timidement les yeux vers lui. C'est alors que je lis sur son visage un sentiment d'horreur.

- Merde! Qu'est-ce qui t'arrive? me dit-il, avec un air de profond dégoût.

- J'sais pas! J'ai mal au ventre...

- Es-tu en train de retomber en enfance?

- C'est pas d'ma faute, j'ai pas fait exprès!

- J'espère bien que t'as pas fait exprès. À cause de toi, on peut plus aller au terrain de jeux. C'est foutu! T'es content, là?

«Bien sûr que je suis content. Oui, oui, j'adore ça baigner dans ma merde, j'en raffole», que j'aimerais lui dire. Mais étant donné ma situation, je préfère garder le silence...

En regardant vers le ciel, il laisse aller un long soupir; c'est bon signe. L'effet de surprise passé, je crois même qu'il a pitié de la pauvre bête qui se retrouve à ses pieds.

- Premièrement, il est hors de question que tu marches avec ça entre les jambes, me dit-il.

Pour ça, il a raison. Il me reste tout de même un brin d'orgueil. C'est que tout d'un coup, il faut le dire, c'est comme si j'étais devenu infirme, malade... Le diagnostic ne tarde d'ailleurs pas à tomber. Savamment, Denis conclut que j'ai la «diarrhée» ; mot très compliqué dont j'ignore complètement le sens mais qui, vu les circonstances, me convient parfaitement.

- Alors, qu'est-ce qu'on va faire? que je lui demande, l'air résigné.

- Tu vois le gros carton rouge là-bas? J'vais aller le chercher. Ensuite, tu vas asseoir ton gros derrière dessus pour que j'puisse te traîner jusqu'à la maison. Est-ce que ça fait ton bonheur mon p'tit bébé?

Que c'est bon d'avoir des amis comme lui qui ne vous laissent jamais tomber.

Allongé sur ma civière de carton, c'est ainsi que je me laisse traîner par Denis. Pouce par pouce, pied par pied nous avançons, toujours plus près du but. Je sens bien que c'est pénible pour lui, mais il ne lâche pas prise, il persévère. Je crois que je suis sauvé...

Mais tout à coup, je vois apparaître une silhouette qui ne m'est pas inconnue sur le sommet de la côte. Plus cette forme se rapproche, plus je dois encore une fois me rendre à l'évidence : car c'est bien elle, c'est Sylvie, la grande sœur de Denis ; Sylvie aux seins énormes, aux longs cheveux blonds et aux lèvres pulpeuses. Malheureusement pour moi, celle que je considère comme le modèle le plus parfait de la féminité va me voir dans quelques secondes dans cette déchéance extrême. Moi, Sylvio, baignant dans ma merde!

Mais là, je dois me ressaisir, trouver une solution ; et vite à part ça! Si je pouvais m'introduire dans l'une des craques du trottoir, j'y serais déjà. Mais mon gros derrière, comme l'a si bien dit Denis, m'empêche de rêver à une telle solution. Quoi d'autre? Ou bien me mettre à courir comme un dément qu'une mouche viendrait de piquer ou bien faire le mort en attendant que tombent sur moi les rires et les sarcasmes de mon Aphrodite.

Finalement, je décide de faire confiance à mes talents de mime et de comédien en prenant la pose de celui qui vient être foudroyé par la maladie. Avant tout, il me faut exprimer la souffrance, mais aussi l'angoisse devant le mal inconnu, sans oublier la force de caractère face à tant d'épreuves... Afin de tenir cette position très complexe et pas très confortable, je garde à l'esprit cette couverture de magazine sur laquelle on voyait un soldat américain blessé gravement lors de la guerre du Vietnam. La scène est bouleversante...

Du coin de l'œil, je vois Sylvie arriver. Le moment critique est arrivé...

Curieux, elle ne semble pas très étonnée de me voir dans cette position qui, à mon avis, sort tout à fait de l'ordinaire. Sans prendre le temps de s'arrêter, elle interroge machinalement son frère Denis :

- À quoi vous jouez encore?, dit-elle, en esquissant un léger sourire.

- C'est Sylvio qui retourne en enfance. Y a chié dans ses culottes courtes...

- Nooooooonnn! J'ai la diarrhée que je me mets à crier!!!

Le traître! Médecin à cinq sous! Il a déjà oublié le diagnostic sur lequel nous nous étions mis d'accord voilà à peine quelques minutes.

Sylvie, de son côté, ne semble pas du tout intéressée par la mise au point que je viens de faire au sujet de ma terrible maladie. Sourire aux lèvres, elle continue son chemin comme si de rien n'était, comme si j'étais ce rien...

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