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Quand Jos Montferrand devient Joe Mufferaw, ou de l'appropriation culturelle des symboles historiques des minorités

08/04/2014 12:49 EDT | Actualisé 07/06/2014 05:12 EDT

La région de l'Outaouais va bientôt accueillir un nouveau club de football. Ce sera la 3e fois que l'équipe renait de ses cendres : les Ottawa Rough Riders ont fait faillite en 1996, et encore en 2006, sous le nom «Renegades». À l'époque, les partisans Franco-Ontariens (et Gatinois) s'attendaient à ce qu'une équipe en difficulté financière fasse des efforts pour rejoindre le maximum de disciples, incluant les 250 000 francophones de la région. Ils sont restés sur leur faim. Les Renegades avaient même omis de traduire leur site web en français.

Les médias anglophones ont supplié les dirigeants de la nouvelle équipe de football d'adopter le bilinguisme par lequel se distingue l'Outaouais.

One of the greatest blunders the Renegades made was not marketing the team in Quebec - across the Rideau Canal and only five minutes from our stadium! In the off-season, I would work in elementary schools in Gatineau/Hull, QC. Montreal Alouettes players used to travel more than two hours to visit these schools, while Renegades players were sitting on their couches only steps away.

Bien sûr, c'est davantage un symptôme du capitalisme que par respect pour la minorité linguistique, mais c'est tout de même du progrès que de reconnaitre les francophones et l'apport qu'ils peuvent fournir à la santé de l'organisme sportif.

Peut-être est-ce dans cette veine d'ouverture culturelle que les RedBlacks choisissent un bûcheron, symbole chéri des draveurs de la vallée de l'Outaouais, comme nouvelle mascotte. Son nom avait été dévoilé en grande pompe: il s'appelait «Big Joe Mufferaw».

Apparemment que les footballeurs anglos ont découvert le récit du mythique personnage Canadien-Français Joseph Montferrand, et qu'ils veulent rendre hommage au «géant des rivières». Pendant l'époque coloniale, Jos Montferrand s'est battu moralement et littéralement contre les anglophones (notamment contre les plus célèbres boulés («bully») anglais, irlandais et écossais). Les RedBlacks avaient favorisé «Mufferaw», le patronyme abâtardi du héros canadien-français. Il s'agit d'une dénaturation anglicisée de «Montferrand,» popularisée par l'auteur-compositeur-interprète Stompin' Tom en 1970. Les entrepreneurs annoncent du même coup la publication des bouquins infantiles à l'effigie de «Big Joe Mufferaw»... question de soustraire l'identité francophone de l'histoire racontée aux prochaines générations d'Ottaviens.

Ayoye.

Il va sans dire: les francophones d'Ottawa n'ont pas apprécié. Les Gatinois, non plus.

Le scénario est prévisible pour ceux qui suivent la saga des Redskins de Washington. Les porte-paroles anglophones dénigrent les "fanatiques francophones" à qui personne ne peut plaire. Ou bedon, ce sont que des chialeux qui "cherchent de l'attention". Un débat idiot, disent-ils. Voyez-vous, les Franco-Ontariens n'ont pas compris la signification de «Big Joe Mufferaw» - qui se veut un compliment interculturel. Les Québécois tels Gilles Vigneault et La Bolduc ne connaissent pas leur propre histoire: il revient aux anglophones de la réécrire à leur image. Par exemple, un article du Ottawa Sun apparu en 2012 ne fait aucune mention du patrimoine francophone que représente Montferrand. On repèrera sans doute un francophone qui pourra défendre à haute voix la bavure de ses gouvernants.

Au lieu de brandir cette vieille rengaine qui mélange victimisation et récrimination, les minorités hypersensibles auraient dû se réjouir... et saluer par la même occasion ce geste de grande ouverture des Anglophones, n'est-ce pas? C'est le conseil qui a été élaboré par l'establishment québécois de souche pour défendre le blackface, symbole folklorique des descendants d'esclaves, à l'antenne du diffuseur public.

Deux poids, deux mesures?

Contrairement aux défenseurs d'appropriation culturelle des personnes de couleur, les RedBlacks d'Ottawa ont rebroussé chemin. La direction du Ottawa Sports and Entertainment Group (OSEG) a changé son fusil d'épaule quelques jours après avoir entendu et compris le message des minorités francophones.

Dans une entrevue accordée au Droit, le porte-parole d'OSEG, Mike Sutherland, a confirmé que «la direction n'était pas tout à fait au courant» de la signification culturelle que représentait Jos Montferrand pour les francophones de la région.

«Nous constatons que le nom choisi à l'origine a involontairement froissé certaines personnes, et nous souhaitons leur exprimer nos plus sincères excuses, a déclaré le président des sports de l'OSEG, Jeff Hunt.»

Tout est pardonné. Joseph Montferrand n'a pas eu à se retourner dans sa tombe. Ce malheureux épisode rappellera-t-il aux Canadiens-Français que le respect des minorités mérite la réciprocité intègre, dans toutes ses formes?

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