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La langue de bois d'ébène

16/03/2015 10:56 EDT | Actualisé 16/05/2015 05:12 EDT

Le maire de Saguenay, Jean Tremblay, s'est livré à des propos navrants une fois de plus cette semaine. Mis à part sa lutte « contre Greenpeace et les intellectuels », le maire Tremblay a parlé des travailleurs de sa région:

« Il y a des gens qui travaillent comme des nègres.

Parce qu'un Noir, ça travaille fort, on le sait. Ils ont pas des gros salaires, pis ils travaillent fort ces gens-là. C'est dans ce sens-là que je veux le dire. Pis ces gens-là, ça fait pitié. Ils donnent leur vie au salaire minimum. Ils ont de la misère à boucler. »
~Le maire de Saguenay, Jean Tremblay

Ayoye.

La langue française que nous chérissons tous est bourrée d'expressions qui découlent de l'histoire peu reluisante des interactions entre le colon français et les peuples à peau basanée.

Le mot « nègre » dérive de « negro » (portugais et espagnol). À l'origine descriptif, le terme ibérique change de connotation en français pour désigner une population inférieure (et pendant 400 ans, en partie, condamnée à l'esclavage en Amérique, incluant le Québec). L'emploi du mot nègre en tant que substantif - un nègre - apparaît vers la fin du 17e siècle. Le caractère péjoratif du mot «  nègre  » dans la langue française s'est instauré depuis la mise en place du système esclavagiste dans les colonies françaises.

Extrait du Dictionaire critique de la langue française (Marseille, Mossy 1787-1788)

NÈGRE, ESSE, s. m. et f. NÈGRERIE, s. f. On apèle Mores les Peuples de l'Afrique du côté de la Méditerranée: et Nègres, ceux qui sont du côté de l'Océan, et surtout, ceux qu'on transporte dans les Colonies Européennes, et qui y servent comme esclâves.

Nègrerie, lieu où l'on enferme les Nègres, dont on fait comerce.

Dictionnaire de L'Académie française (1832-5)

Fam., Traiter quelqu'un comme un nègre, Le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris.

Fam., Faire travailler quelqu'un comme un nègre, Exiger de lui un travail pénible, le faire travailler sans relâche.

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Caricature d'Alexandre Dumas par Cham, 1858.

Quand Alexandre Dumas (1802-1870), écrivain français de renom, se fait rabaisser par ses ennemis et des jaloux, ceux-ci font de lui une caricature négrophobe, ou se lancent dans une dissertation sur les « nègres ».

«Mais au fait, mon cher maître, vous devez vous y connaître, en nègres, avec tout ce sang noir qui coule dans vos veines.

Dumas rétorque alors, sans avoir à élever la voix au milieu d'un profond silence du salon dévoré d'anxiété:

- Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur: ma famille commence où la vôtre finit.»

Un siècle plus tard, le sens négatif du mot demeure.

Selon Montpetit, un Québécois en visite en Ontario vers la fin du XIXe siècle, « Le nègre est singulièrement gai, et il oublie dans un éclat de rire facilement provoqué l'impression passagère qu'il a pu ressentir en pensant au rang inférieur qu'il occupe dans le monde. Mais l'infériorité évidente de l'homme noir de l'occupe pas beaucoup. »

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Source: Noirs du Québec (Les), 1629-1900.Daniel Gay. (2004)

Dans Terre d'ébène, Albert Londres raconte son périple en Afrique «française» de 1927:

«Ce sont les nègres des nègres. Les maîtres n'ont plus le droit de les vendre. Ils les échangent. Surtout, ils leur font faire des fils. L'esclave ne s'achète plus, il se reproduit. C'est la couveuse à domicile.»

C'est la déshumanisation progressive de l'Africain au fur et à mesure que la traite s'intensifiait qui a banalisé le substantif nègre, lequel est devenu synonyme d'esclave. Les historiens français parlent de traite négrière et non pas de trafic des Africains. D'où l'expression « travailler comme un nègre ».

Cela signifie travailler sans salaire, sous les coups de fouet, sans respect de la personne humaine.

La locution qu'a laissée échapper le Maire Jean Tremblay fait partie des reliquats de moeurs négrophobes qui ont persisté longtemps après l'abolition de l'esclavage... des rites désuets qui perdurent dans notre culture, nos écrits, et nos dires.

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Charlie Hebdo, années 1980.

Dans une société plurielle et cultivée qu'est le Québec moderne, il serait préférable de dire « travailler très fort, travailler dur, travailler à sueur de front ».

Autres tournures à raturer:

« Parler petit nègre ». Le «petit nègre» est défini comme un français incorrect, sommaire ou rudimentaire parlé par les indigènes des anciennes colonies françaises. Dans un contexte où les colons ont imposé leur langue à des peuples mélanodermes qui, souvent, n'avaient pas droit à l'éducation dans la langue étrangère, on ne s'étonne pas que ceux-ci baragouinent le français. L'expression fait l'amalgame entre la race et l'impuissance linguistique, duquel transparaît la connotation raciste.

Le « nègre littéraire » désigne un écrivain qui écrit pour le compte d'un autre. La façon plus élégante de se référer à ce rôle : collaborateur littéraire ou écrivain fantôme (calque de l'anglais ghost writer).

Y faut que ça change

Comme l'a dit l'écrivain Claude Ribbe, au XXIe siècle, il est plus que temps de faire entrer dans la tête des amants de la langue française que le mot « nègre » ne peut plus, en aucun cas, être utilisé impunément pour désigner un être humain qu'on exploite d'une manière ou d'une autre et qui serait méprisé du fait de cette exploitation. En cette décennie où l'ONU se consacre aux personnes d'ascendance africaine, il est grand temps que l'on parle tous la langue du progrès.

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