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Europe: 2016-17, années de tous les périls?

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Nous, Occidentaux, avons pris la paix, la sécurité, les libertés individuelles et la prospérité comme des acquis irréversibles depuis les années 1960. L'enrichissement, le matérialisme, le confort, l'épanouissement personnel sont devenus nos préoccupations essentielles qui n'ont pas exclu un angélisme sociopolitique. Par ailleurs, nous croyons que la raison et la sagesse de nos dirigeants les pousseront toujours à la recherche du compromis pour défendre notre bien-être et une solidarité entre les pays.

Or, depuis les années 1990, une fracture socioculturelle et des réflexes populistes peuvent menacer gravement l'unité et la paix sur le Vieux Continent.

Il y a d'abord la rupture entre l'Ouest et l'Est, où l'ancienne Europe communiste craint la perte de l'homogénéité de sa population de tradition chrétienne. Il y a aussi la fracture nord-sud où l'Europe gréco-latine peine à s'adapter à la mondialisation à cause de ses lourdeurs administratives et fiscales. Il y a aussi une division entre l'Europe centrale et une périphérie qui s'identifie de moins en moins dans le projet de Robert Schuman et de Jean Monnet. Enfin, il y a un malaise entre une Europe balkanique et orthodoxe attachée à ses liens avec la Russie, et une Europe anglo-saxonne profondément atlantiste.

La Grande-Bretagne

La première entorse à l'Union européenne viendra vraisemblablement du Royaume-Uni. Ce pays qui ne s'est jamais identifié à l'Europe et qui en fait partie pour des raisons purement commerciales tient absolument à la souveraineté de son parlement et à ses valeurs libérales.

Le premier ministre britannique David Cameron, prenant en compte les intérêts de la City, ne souhaite pas vraiment la sortie de son pays de l'Union, mais la montée en puissance du parti très conservateur et europhobe, UKIP, et la rébellion dans son propre parti l'ont finalement conduit à organiser un référendum pour des raisons tacticiennes.

Certes, les Britanniques sont des gens pragmatiques et modérés, mais beaucoup sont persuadés que leur pays a une destinée qui lui est propre. Il faut dire que leurs médias, dont certains appartiennent à des groupes étrangers, les ont bien tartinés de lectures europhobes.

Cependant, certaines revendications britanniques sont légitimes, comme celle d'un contrôle à la libre circulation des personnes. Tandis que de nombreux pays envoient leur trop plein de jeunes chômeurs en Grande-Bretagne, dont le marché de travail est flexible et dynamique et où les allocations sociales, dont l'assurance maladie, sont immédiates, d'autres pays, notamment l'Espagne, limitent cet accès pour les arrivants communautaires ne travaillant pas. Il y a clairement ici une injustice, car la réciprocité communautaire ne fonctionne pas dans la pratique.

Toutefois, en rompant avec l'UE, le Royaume-Uni risque d'imploser en voyant une Écosse pas eurosceptique organiser un nouveau referendum sur l'indépendance, que les nationalistes seront sûrs cette fois de remporter. De plus, un Brexit entraînerait, d'une part, une récession économique dans une Angleterre mondialisée où l'économie est très exposée à la finance, et d'autre part les foudres de Washington, qui y verrait une menace contre ses intérêts en Europe. Et oui, avec le poids de la Grande-Bretagne, l'Europe s'oriente vers un libéralisme économique si important pour les multinationales américaines ! Le Royaume-Uni souffrirait de se voir exclu du futur TAFTA, le traité de libre-échange transatlantique.

Les Pays-Bas

La Hollande, culturellement proche de la Grande-Bretagne mais économiquement beaucoup plus intégrée au reste de l'Europe, devient de plus en plus méfiante envers les institutions européennes.

Contrairement aux Britanniques, les Néerlandais ont été des Européens convaincus. Mais la montée de l'islamisme dans leur pays, l'assassinat de Theo Van Gogh en 2004, le laxisme de l'Europe du Sud, les sauvetages financiers de la Grèce, l'arrivée de migrants et la présence de la mafia de l'Europe de l'Est ont rendu les Hollandais moins tolérants envers les minorités et plus critiques envers l'UE.

Grâce à des référendums consultatifs, la population néerlandaise se prononcera sur le traité d'adhésion entre l'UE et l'Ukraine, ce pays risquant de devenir par cette consultation populaire le bouc-émissaire de tous les maux entraînés par la crise migratoire et l'expansion orientale de la communauté. En votant «non», les Néerlandais risquent de lancer un nouveau pavé dans la marre.

Il est probable qu'un «non» néerlandais équivaudrait à un «non» grec à l'austérité, mais les enjeux économiques et stratégiques occidentaux l'emporteront dans la décision finale de l'exécutif hollandais. Un «non» néerlandais, suivi d'un «hochement d'épaules» du gouvernement et des institutions européennes ne feraient que renforcer cette croyance que l'Europe supranationale est une atteinte au fondement même des principes démocratiques.

La France

Le grand danger vient probablement de l'un des principaux membres fondateurs de l'Union européenne, la France. Ce pays semble incapable d'intégrer économiquement et culturellement toute une nouvelle génération de Français issue de l'immigration. Le pays est en même temps paralysé par une élite politique qui retarde toujours les réformes économiques et qui tient dur comme fer à ses privilèges au nom de valeurs républicaines.

La France refuse de prendre en compte le poids de sa communauté musulmane à cause de principes antidiscriminatoires qui lui interdisent le recensement des origines ethniques ou confessionnelles. Par ailleurs, l'angélisme pratiqué par son intelligentsia de gauche a empêché toute mesure constructive pour enrayer le malaise.

Par exemple, personne ne parle de la haine dont les Juifs et de nombreux Français de souche sont victimes dans les quartiers dits sensibles. Seuls les attentats de Paris ont eu l'effet d'une prise de conscience qu'une guerre civile, pour l'instant à l'état embryonnaire, pouvait prendre forme. Le Front national de Marine Le Pen, diabolisé par de nombreux médias, incarne pour de nombreux Français, et pas seulement de souche, le courage d'affronter une réalité explosive.

Sous une France lepeniste, le pays retrouverait ses vieux réflexes antiaméricains et prorusses. Pour quelques intellectuels et hommes politiques français, la Commission comploterait contre ses intérêts vitaux en préparant le libre-échange transatlantique, mécanisme permettant aux États-Unis de «vassaliser» le monde.

La Pologne

Les Polonais seront sans aucun doute les fauteurs de troubles pour les prochains mois. Contrairement à la Grande-Bretagne qui se trouve à la périphérie de l'Union européenne, la Pologne occupe une position géographique stratégique pour l'Union, les Polonais jouant sur l'alternance politique, ce qui est tout à leur honneur ; ils ont malencontreusement placé à la tête de l'exécutif et du législatif les marionnettes de l'obscur Jaroslaw Kaczynski, dont le frère jumeau fut président du pays de 2005 à 2010 et tué dans un accident d'avion à Smolensk avec toute la hiérarchie civile, militaire et religieuse du pays alors qu'il devait commémorer le 70e anniversaire du massacre de Katyn.

Avec tous ses pions sur l'échiquier polonais, cet homme, qu'on accuse d'avoir l'esprit revanchard, serait en train de réaliser un coup d'État grâce à un contrôle sur la Cour constitutionnelle du pays en nommant cinq nouveaux juges et en invalidant les nominations précédentes de l'ancien parlement.

On lui reproche aussi de mettre les juges sous la tutelle du gouvernement et de renouer avec les purges à la radio et dans l'audiovisuel. Sachant bien qu'il aurait attiré la méfiance chez de nombreux Polonais, il a opté par la ruse le temps des élections, en cédant la présidence à Andrzej Duda et le poste de premier ministre à Beata Szydło, les deux originaires de la région conservatrice et très chrétienne de Cracovie. Une des premières mesures que cette femme a prise est d'enlever le drapeau européen lors de ses discours officiels.

Il est probable que toute la nouvelle petite clique réactionnaire et ultracatholique installée aux instances du pouvoir polonais ressortira les diatribes antiallemandes du feu Lech Kaczynski et la rhétorique antirusse, en s'orientant vers une politique du non compromis avec le Kremlin. En effet, Jaroslaw Kaczynski est persuadé que les Russes sont responsables de la mort de son frère.

Il est possible que la Pologne, à l'instar de la Lituanie, vienne à armer Kiev dans la guerre que fomente toujours Moscou dans le Donbass. Par ailleurs, Varsovie serait en train de négocier un accord avec Londres qui permettrait l'établissement d'une base militaire permanente de l'OTAN de 3000 à 5000 hommes en échange du soutien polonais à la politique européenne de Cameron.

La Grèce

La tragédie grecque nous a révélé que l'Europe construite aux cours des vingt dernières années n'était pas l'Europe des citoyens et de la solidarité paneuropéenne comme les pères fondateurs nous l'avaient fait croire, mais celle de la grande finance et des multinationales.

Il est vrai que l'on peut reprocher aux Grecs leur tricherie dans la gestion de leurs comptes, mais ils furent bien conseillés au su de tous par la banque d'investissement américaine Goldman Sachs. Les coupes drastiques imposées depuis plus de 7 ans par Bruxelles et Berlin ne feront qu'accélérer la paupérisation du peuple grec, sans pour autant lui donner une conjoncture favorable à la croissance. Le gouvernement de gauche radicale d'Alexis Tsipras devra baisser les retraites de 35% cette année. Pour combien de temps les Grecs accepteront-ils de telles mesures ?

Le malheur de la Grèce est d'avoir renoncé à sa souveraineté en adoptant l'euro. Il est possible que les finances helléniques mettent à mal une nouvelle fois la cohésion au sein de l'eurogroupe à cause d'un énième plan de sauvetage.

L'Espagne

L'Espagne passe trop souvent sous silence, mais ce qui s'y passe reflète à la fois un malaise européen et un certain ras-le-bol politique. Premièrement, ce pays risque d'imploser dans sa structure politique. Le fédéralisme ne plaît plus aux Catalans, las d'une constitution anachronique et d'un parti de droite, el Partido Popular, trop proche de l'Opus Dei, qui a refusé tout dialogue avec la Generalitat. La Catalogne se verrait mieux dans une république laïque séparée du reste de l'Espagne, mais restant au sein de l'UE.

À l'instar des Catalans, la majorité des Espagnols ne supporte plus les vieilles combines du bipartisme, entre le PP et le parti socialiste PSOE, qui est responsable selon eux de l'immobilisme constitutionnel et surtout de la corruption, cette dernière ayant presque mené le pays au bord de la faillite. Les projets d'infrastructure faramineux, la spéculation immobilière des années 1990 et 2000 et la mauvaise gestion des Cajas, sorte de banques mutuelles régionales liées de trop près aux pouvoirs régionaux, ont suscité déception et rancœur chez les Espagnols, d'autant plus que les leaders politiques et les banquiers impliqués dans cette spéculation outrancière n'ont pas été inquiétés.

La classe moyenne du pays a montré quant à elle un stoïcisme remarquable face aux nombreuses coupes budgétaires prescrites par Madrid et Bruxelles, mais celles-ci lui ont donné un désir de changer en profondeur le système politique. L'émergence de deux nouveaux partis sur l'échiquier politique, l'un de gauche radicale démocratique, Podemos, et l'autre de droite libérale, Cuidadanos, a mis fin pour la première fois au bipartisme. Cependant, la culture politique, plutôt conflictuelle, aura du mal à s'adapter aux compromis des coalitions gouvernementales comme on a l'habitude de voir dans le nord de l'Europe.

Même si Podemos parle de renouveau, d'amour, de conciliation, de lutte contre la corruption, ce parti reste inexpérimenté, antimonarchiste, idéaliste, pacifiste, antiaméricain, antieuropéen, anti-austérité, tiers-mondialiste, partisan du dialogue avec l'organisation État islamique, bref un parti aux réflexes révolutionnaires bolivariens. Comment un tel parti pourrait-il fonctionner dans une coalition avec le PSOE et Cuidadanos, ces derniers restant des partis atlantistes, européens et libéraux? Pour Cuidadanos, l'économie prime avant tout. Quoi qu'il en soit, certains journalistes pensent que Podemos ne serait pas intéressé de toute façon à former une grande coalition avec ce parlement fragmenté, malgré les beaux discours conciliateurs, car les dirigeants de ce mouvement seraient plus soucieux à devenir les leaders de l'opposition face à une PSOE en pleine déconfiture. Une Espagne gouvernée par une gauche radicale entraînerait de grandes frictions avec l'Allemagne et les États-Unis et mettrait à mal l'avenir d'une grande Europe atlantiste.

L'Allemagne

Il est indéniable que l'Allemagne est le centre de stabilité et de prospérité dans l'Union européenne. Les Allemands, conscients de leur lourd passé, s'efforcent, tout sourire devant les caméras, quoique légèrement crispés, de dire que tout va bien, que l'Europe reste portes ouvertes aux réfugiés, que l'Europe est solidaire, que Schengen et l'euro sont là pour demeurer.

Pourtant, les Allemands s'inquiètent de voir leur destin lié à une Europe du Sud indisciplinée et dépensière et à une extrême droite montante de Marine Le Pen chez leur premier partenaire économique. L'émergence d'une droite eurosceptique et religieuse en Pologne face à une Russie nationaliste et agressive les contrarie.

De surcroît, ils deviennent anxieux et perplexes quand ils entendent leurs politiciens jouer l'angélisme face à la crise migratoire. Les centaines d'actes violents contre des femmes à Cologne, probablement organisés, tombent comme un couperet, démontrant que le facteur culturel est aussi à prendre en compte dans les politiques d'intégration.

Finalement, la plus grande menace qui pèse sur l'Europe pourrait être cet abîme social, politique, économique, démographique et culturel entre les deux rives de la Méditerranée. Il est bon de rappeler que l'État islamique (EI) a promis de déstabiliser le Vieux Continent en créant une crise migratoire, en infiltrant des djihadistes parmi les réfugiés, et en faisant débarquer sur une côte européenne un groupe armé de l'EI. Malte et la Sicile seraient en première ligne à cause de leur proximité avec les côtes libyennes.

Il est donc primordial de régler la question syrienne, de pacifier la Libye, de faire preuve de fermeté envers le régime d'Ankara, de rompre les alliances avec les régimes obscurantistes saoudien et qatari, et de stabiliser la Tunisie démocratique, seul espoir d'un pont culturel entre les deux rives méditerranéennes. Cette éventualité semble s'éloigner.

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