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PQ : l'offensive identitaire

15/09/2013 06:42 EDT | Actualisé 18/11/2013 05:12 EST

En mars 2007, le Parti Québécois essuyait le plus cuisant revers électoral depuis sa première accession aux commandes de l'État, en novembre 1976. Porté par un discours populiste et surfant sur le malaise identitaire exprimé lors de la Commission Bouchard/Taylor - ce que s'était refusé à faire André Boisclair - l'ADQ allait décrocher l'opposition officielle, ébranlant les colonnes du temple péquiste. Comment avait-on pu échapper le ballon de la défense de l'identité québécoise, se demandait-on dans le camp péquiste, et ce, sur le propre terrain de jeu de la formation souverainiste?

Nombreux furent ceux qui pointèrent du doigt Boisclair, qui mettait plutôt de l'avant une approche basée sur le « nationalisme civique », proposant même - en cela un des rares à être conséquent sur la question! - de retirer le crucifix d'au-dessus du trône du président de l'Assemblée nationale. Après son accession à la chefferie, Pauline Marois avait bien l'intention d'enfourcher le cheval identitaire et de reprendre tout le terrain perdu aux mains de l'ADQ. Le « nous » revint alors au centre du discours du PQ, malgré les traumatismes passés. La Charte des valeurs québécoises proposée par le gouvernement Marois est en parfaite continuité avec cette offensive identitaire entamée après la défaite de 2007 afin de reconquérir l'électorat nationaliste. Cependant, à trop vouloir se ménager une fenêtre électorale afin de décrocher une majorité parlementaire, le gouvernement risque de diviser inutilement le Québec sur un enjeu qui ne résulte d'aucune crise apparente, d'aucune urgence nationale.

Identité : ce que le PQ aurait dû faire

La récente offensive identitaire du gouvernement Marois n'est pas que négative. En effet, si elle s'articule essentiellement autour de la nouvelle Charte, elle met aussi de l'avant un renforcement des cours d'histoire nationale au niveau collégial, mesure nécessaire s'il en est une devant l'analphabétisme historique des jeunes Québécois. C'est cependant dans cette avenue que le gouvernement aurait dû s'engager : plutôt que de soulever de faux débats et de proposer des solutions à une crise qui n'existe tout simplement pas au sein de l'appareil public, le gouvernement aurait dû renforcer ce qui devrait être le creuset de l'identité québécoise : l'école publique.

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C'est par l'école publique que les enfants de la loi 101 sont devenus des francophones et des citoyens à part entière et c'est par l'école publique que se développera une identité québécoise toute républicaine, basée oui sur les valeurs que nous définissons comme « québécoises », mais qui sont plutôt occidentales dans leur essence (liberté d'expression, égalité des sexes, liberté de conscience, etc.), mais surtout sur une histoire commune partagée et enrichie par les nouveaux arrivants. C'est par l'enseignement adéquat de l'histoire du Québec, de facto modulée par le parcours historique de la majorité francophone, que nous renforcerons le sentiment d'appartenance au Québec. C'est par l'étude de notre littérature nationale, bien souvent délaissée dans les cursus académiques, par la transmission de nos grands romans et poèmes que nous enrichirons notre identité collective. Il n'est nul besoin pour ce faire de retirer des droits fondamentaux à ceux ayant choisi de servir la fonction publique et dont ni la neutralité, ni le professionnalisme, n'ont été jusqu'à ce jour mis en cause par des exemples ou des chiffres concrets.

En adoptant un modèle byzantin de laïcité, où l'on imposera un code vestimentaire stricte aux employés de l'État, tout en permettant à certaines institutions de se soustraire à la loi, ou encore en préservant les prières avant les séances municipales ou en maintenant le crucifix à l'Assemblée nationale, le gouvernement Marois envoie des messages contradictoires qui nuisent à sa capacité d'action. Si vraiment le modèle français de la laïcité stricte est celui vers lequel le gouvernement veut tendre, alors il doit avoir le courage de l'appliquer jusqu'au bout et pour l'ensemble des religions, catholique comprise. Conférer un statut « patrimonial » au catholicisme tel que vécu au Québec est absurde : cette religion est partagée par près de deux milliards de fidèles de par le monde et n'a donc rien de « québécois » dans son essence. Le gouvernement aurait très bien pu appliquer une laïcité stricte à l'ensemble de ses employés, tout en présentant du même souffle, afin de calmer les inquiétudes du Québec des régions, un programme de préservation du patrimoine religieux bâti. En effet, si l'on ne peut affirmer que le Christ en croix de l'Assemblée nationale est un symbole typiquement québécois - il porte bien un message religieux pour tous les chrétiens du monde depuis 2000 ans - les églises qui jalonnent notre paysage depuis des siècles et qui ont accueilli les œuvres de nos plus grands peintres et sculpteurs doivent être préservées et représentent bien un élément important de notre patrimoine national. Plutôt que de les laisser être transformées en condominiums, plutôt que de laisser les chaires être détruites, les orgues démontées, le gouvernement auraient très bien pu mettre de l'avant un programme de reconversion de ces lieux en espaces communautaires, sans mettre en cause la laïcité de notre État. Pour ce qui est du controversé crucifix, s'il ne fait aucun doute qu'il faille le retirer afin d'être conséquent avec l'objectif de laïcité, il convient de ménager la forme autant que le fond. En effet, plutôt que de bêtement le décrocher, le gouvernement aurait très bien pu mettre en scène toute l'opération en invitant l'archevêque de Québec à présider une cérémonie à l'Assemblée nationale aux côtés du gouvernement et des élus et placer lui-même l'objet dans un espace muséal consacré à l'intérieur des murs de l'hôtel du parlement. Il s'agit ici d'agir avec finesse et doigté, ce dont semble être dépourvu le gouvernement depuis quelque temps, tentant de ménager la majorité francophone de souche et élaborant ce concept tordu que d'aucuns appellent déjà la «catho-laïcité».

Le débat soulevé ces derniers jours réunit tous les ingrédients pour un dérapage du débat public. Il y a un danger véritable à adopter une laïcité stricte pour tous les cultes, tout en ménageant le culte catholique majoritaire et en menant un combat de front pour promouvoir l'identité québécoise « de souche ». Ce danger, c'est de provoquer le malaise de bon nombre de néo-Québécois ou de Québécois de naissance qui, n'appartenant pas à cette majorité « de souche », voient dans les projets du gouvernement un programme discriminatoire, voire même intolérant. Le danger est réel : on ne peut adopter à la fois une laïcité stricte, principe dont le socle est la neutralité, et se poser à la fois comme grand gardien de l'identité « de souche ». Le gouvernement doit manœuvrer et agir avec finesse. Abandonner son projet de retrait des signes ostentatoires pour le limiter aux juges et aux policiers et renforcer notre système d'éducation et ses programmes, voilà la seule solution qui pourrait apaiser les tensions qu'il a lui-même provoquées. Il est encore temps de reculer avant que la rupture sociale ne soit consommée...

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