LES BLOGUES

Le déclin de l'empire américain

30/06/2013 11:19 EDT | Actualisé 30/08/2013 05:12 EDT

Depuis quelques semaines déjà, la planète journalistique s'émeut de la cavale du jeune informaticien Edward Snowden, anciennement employé de la CIA et qui a décidé de balancer à la face du monde les secrets de la National Security Agency (NSA), organisme tentaculaire de renseignement, dévoilant les turpides du programme d'écoute élaboré par les États-Unis ces dernières années.

Non seulement Snowden dévoilait-il qu'il avait théoriquement accès, de son poste d'ordinateur, à toutes les conversations et informations échangées par les citoyens américains, mais il révélait également que les États-Unis se livrent à de l'espionnage informatique à l'échelle mondiale, s'infiltrant dans les réseaux de communication de grandes puissances rivales, telle la Chine, que l'administration Obama attaquait pourtant le mois dernier en l'accusant de piratage informatique. Mesurez l'ironie! Si les programmes de services secrets sont l'apanage des États depuis des siècles, l'on constate aujourd'hui que les programmes mis en place par les Américains atteignent désormais une dimension orwellienne inégalée, reléguant le scandale du Watergate à la rubrique des faits divers.

Samedi, le quotidien allemand Der Spiegel révélait que des documents émanant de la NSA démontreraient que les États-Unis avaient même placé sous écoute les bureaux de leurs alliés de l'Union européenne, à Washington et à Bruxelles, espionnant leurs conversations téléphoniques et interceptant les échanges de leurs diplomates. Il n'en fallait pas plus pour que le lendemain, de nombreux élus demande l'arrêt des négociations du traité de libre échange entre l'UE et l'Oncle Sam. Bref, cette situation inédite et inquiétante remet en question plus largement - si tant est qu'il fallait encore un argument de plus - la prétention américaine à servir d'exemple démocratique pour le monde et à véhiculer les valeurs de l'Occident.

Depuis le 11 septembre 2001, sous l'administration Bush comme sous l'administration Obama, la politique sécuritaire américaine a franchi des barrières morales et éthiques que nulle autre démocratie transparente n'aurait su mener, tolérer ou exposer au grand jour. Assassinats, espionnage à grande échelle de la population américaine comme des nations étrangères; aucune règle, aucun principe ne résiste à l'impératif de la sécurité nationale. Ainsi, nous apprenions il y a quelques temps que le président américain disposerait en outre d'une « kill list » d'ennemis potentiels à abattre, démultipliant à cette fin les opérations télécommandées de drones au Moyen-Orient, violant les frontières des États voisins de l'Afghanistan comme le Pakistan où ces incursions ciblées auraient fait plus de 2400 victimes. Ces mêmes opérations, dont le quotidien The Guardian a tenu le décompte des milliers de victimes civiles dites « collatérales », ont également permis d'assassiner en 2011 le jeune Abdulrahman Awlaki, seize ans, citoyen américain né à Denver et disposant de ce fait du droit constitutionnel à bénéficier d'un procès juste et équitable, éliminé comme son père (lui aussi Américain), lors de l'un de ces assassinats commandés dans la péninsule arabique.

Ces nombreux exemples d'assassinats ou d'espionnage à l'échelle mondiale viennent saper le socle moral et juridique même sur lequel s'appuient les États-Unis dans leur politique internationale et dans leur prétention à l'hégémonie mondiale, ou du moins dans leur rôle de premier plan au sein du concert des nations démocratiques. Cette semaine, le chroniqueur et sociologue Mathieu Bock-Côté, commentant le dossier Edward Snowden sur les ondes de Radio-Canada, dénonçait ceux qui se lançaient à ses yeux dans une «croisade de la transparence». Or, si l'on considère un tant soit peu l'Occident, à l'instar de Bock-Côté, comme une civilisation dont les vertus sont « universelles » et dont l'expérience démocratique, les valeurs humanistes ont vocation à essaimer (et non à être imposées par la force ou par quelconque impérialisme « bienveillant »), encore faut-il qu'à l'intérieur même de ces États occidentaux, la vigilance règne sur des enjeux aussi fondamentaux que le droit à la vie privée et l'obligation d'obtenir un procès juste et équitable.

Par un curieux renversement de position, Snowden est aujourd'hui considéré aux États-Unis comme un paria qu'il convient de traquer de par le monde, alors que son geste, loin d'être le fait d'un « fanatique » de la transparence, devrait plutôt être considéré comme celui d'un citoyen libre, éclairé et soucieux de la vie démocratique de son pays. Ce geste a l'avantage d'exposer au grand jour les dérives d'un empire qui contrevient de façon flagrante aux principes démocratiques et moraux qui ont présidé à sa naissance, il y a plus de deux siècles.

C'est précisément du côté de Snowden que devraient se ranger les intellectuels et les citoyens pour qui ces valeurs ont encore une quelconque signification, et non du côté d'un État qui a perdu tous ses repères démocratiques au nom qu'une quelconque idée de la « sécurité nationale », idée que soulignait déjà Hannah Arendt dans les années 70 et qui permet d'abrier sous le couvert de la « raison d'État » les pires des décisions et qui légitime l'utilisation de méthodes criminelles au sein même de la vie politique. Il n'y a rien de vertueux, rien de grand, rien qui puisse susciter l'admiration dans la politique menée aujourd'hui par les États-Unis.

Si l'on considère l'expérience humaine et philosophique de l'Occident, avec sa part d'ombre mais aussi de lumière, comme un héritage à défendre et à promouvoir, tout devrait nous inciter au rejet et à l'indignation. Arendt affirmait à l'époque que « la table d'écoute fait partie intégrante de la vie politique américaine ». Quelle serait aujourd'hui sa réaction face aux dimensions inquiétantes que prennent les programmes d'écoute et d'espionnage mis au jour par Snowden ?

Si l'on conjecture depuis des années sur le déclin économique et politique de l'Empire américain, il convient d'ores et déjà de constater que son déclin moral et éthique est bel et bien entamé. Il faut, et vite, dénoncer ces politiques sécuritaires, et ce, au nom même de cet idéal « occidental », démocratique et humaniste, porté par tous ceux qui l'ont autrefois défendu.