Pierre Luc Brisson

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Trois grands-mères et la grève étudiante

Publication: 25/05/2012 11:20

Il est peut-être bon de prendre un petit temps d'arrêt dans toute cette crise étudiante - l'espace d'un après-midi de début d'été, je vous rassure! - afin d'apprécier, dans ses plus infimes ramifications, la portée du mouvement. Étant moi-même un épicurien devant l'Éternel (si tant est qu'il existe!), j'ai profité comme beaucoup de gens de l'après-midi ensoleillé de jeudi afin de m'attabler avec trois amis à la terrasse d'un restaurant l'espace d'une petite heure. « La belle vie! » Étant arrivé le premier, je n'avais, en somme, rien d'autre à faire que d'écouter, toujours très subtilement, les conversations des tables voisines. Tout juste devant moi, un trio de dames âgées - du moins assez âgées pour que je puisse être leur petit-fils - et qui semblait discuter de tout et de rien jusqu'à ce que le sujet de la grève étudiante n'arrive sur la table. J'ai roulé les yeux au ciel, intérieurement, en me disant que j'allais pouvoir assister aux sempiternels discours sur la violence, les enfants gâtés, la juste part, etc. Après tout, n'est-ce pas ce que nous disent les sondages d'opinion, qu'il s'agit aussi d'une lutte générationnelle? Erreur! Voici, au meilleur de ma mémoire, le court fil de cette discussion. Je vous laisse apprécier par vous-mêmes ce que j'ai entendu:

- En tout cas, moi j'les appuie les étudiants! Y font bien de manifester!
- T'appuies pas la casse toujours?
- La CLASSE? Oui oui, j'les appuie eux aussi !
- Non non! La casse, le vandalisme ...
- Ah ça non par contre!
- Moi non plus, j'aime pas ça ...
- En tout cas, on dira bin c'qu'on voudra, mais y'ont du nerf! Pis j'les comprends en même temps. Y sont jeunes, y sont éduqués, articulés. On leur apprend à s'exprimer pis à dire ce qu'ils pensent dès qu'ils sont petits. Ça fait qu'y'ont pas peur de dire à Charest ce qu'ils pensent, qu'il soit premier ministre ou pas!
- Oui ça c'est vrai, pis j'dois dire que les jeunes, y sont pas mal plus intelligents pis convaincants que bin des ministres m'a t'dire! Au fond, Charest y'a peur parce qui sent qui sont plus forts que lui!
- Ça fait du bien, ça brasse un peu ! Y'était temps! Ça me rappelle les débats qu'on avait dans les années soixante, des vrais débats ! Avec des gens intelligents, des gens cultivés comme les Lévesque ou les trois colombes, Trudeau, Marchand, Pelletier ... Qu'ils lâchent pas !

Je m'arrête ici, car je m'en voudrais, par mon enthousiasme militant, de déformer les propos de ces dames. Ce court extrait est à mon sens assez éloquent et je n'ai pu me retenir de sourire tout en essayant de me cacher derrière les pages de mon menu. Je sais bien que l'opinion de ces trois dames ne représente sûrement pas celle de la majorité des personnes de leur génération. Je ne peux m'empêcher cependant de penser que, petit à petit, le Québec réalise peut-être qu'au-delà de la question des frais de scolarité, c'est la jeune génération et en particulier les étudiants qui donnent aujourd'hui le nécessaire coup de pied dans la ruche corrompue et vermoulue du gouvernement libéral ...

Je ne voulais pas écrire aujourd'hui sur la loi 78, une pièce législative odieuse que l'histoire se chargera de condamner, j'en suis persuadé. Elle a déjà été décortiquée, disséquée et vilipendée par de nombreux commentateurs, dont les représentants du Barreau et d'éminents professeurs de droit les premiers. Non, je voulais seulement vous partager cette petite discussion à laquelle j'ai assisté, bien involontairement. Car il y a une chose que le gouvernement semble oublier. C'est que chacun de ces dizaines de milliers d'étudiants possède une mère, un père, des oncles et des tantes, des grands-parents. Chacun et chacune des 518 manifestants arrêtés mercredi soir à Montréal a probablement une grand-mère, comme l'une de ces trois dames, qui a reçu un coup de fil jeudi matin pour apprendre que son petit-fils ou sa petite-fille avait été arrêté(e). Pour quel motif? Ce n'est toujours pas clair tant il semble bancal ... Une grand-mère qui ne comprend pas comment l'on a pu en arriver là, à arrêter en une seule nuit des centaines de jeunes qui, pour la plupart, avait commis le « crime » de défier une loi inique et dangereusement liberticide. Une grand-mère qui, aujourd'hui, regarde peut-être ses casseroles différemment et qui pourrait bien être tentée de se joindre au grand tintamarre de ce printemps québécois ...

 
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