Pierre Luc Brisson

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François Hollande: L'état de siège

Publication: 11/05/2012 07:31

Au Québec, nous avons l'habitude de parler de « lune de miel » afin de décrire les premiers mois d'exercice d'un nouveau gouvernement qui semble porté par la popularité et l'élan d'une élection victorieuse. En France, l'on se plaît à parler d' «état de grâce». Le prix Nobel Milton Friedman observait, dans les années 1970, qu'un dirigeant fraîchement élu disposait, somme toute, de trois mois afin de donner une impulsion à son pays et d'appliquer les réformes les plus importantes de son programme. Trois mois au-delà desquels les forces du statu quo viennent inévitablement ralentir l'action réformatrice.

Groupes d'intérêts, crises politiques ou économiques non prévues, les gouvernements finissent tous par naviguer à vue, à administrer au jour le jour. Dimanche dernier, les porte-parole du Parti socialiste (PS) se sont bien gardés de pavoiser sur les différents plateaux de télévision. Alors que les caméras retransmettaient dans toute la France des scènes de liesse chez le peuple de gauche, les collaborateurs de François Hollande ont adopté une posture grave et sérieuse. La crise, l'état de l'Europe, la situation sociale et économique de la France commandaient, selon eux, de se mettre immédiatement au travail et de ne pas se laisser entraîner par l'euphorie du moment. Dimanche soir, à écouter les responsables socialistes, le nouveau président semblait plus en état de siège qu'en état de grâce ...

Les choix

Le nouveau président de la République doit déjà sentir peser sur ses épaules le poids des attentes, tant en France qu'ailleurs dans les capitales européennes. L'Europe cherche désespérément une sortie de crise, nécessité d'autant plus urgente maintenant que les Grecs ont renvoyé dos à dos les grands partis de gouvernement, alors qu'en France, l'on espère que les écarts sociaux entre plus fortunés et moins nantis seront aplanis. Ceci sans compter la nécessité de ressouder les liens nationaux entre citoyens, distendus après la campagne de peur hystérique menée par Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen à propos de l'immigration et de la présence de l'islam en France.

Des choix de François Hollande dans les prochains jours dépendront de beaucoup de choses. Sur le plan intérieur, la composition de son premier gouvernement et le choix de son premier ministre devraient donner le ton des élections législatives qui auront lieu début juin. Pour un président nouvellement élu qui ne dispose pas encore d'une majorité parlementaire, l'élection de nouveaux députés socialistes à l'Assemblée nationale (ils sont actuellement 204 sur 577) est cruciale s'il veut, rapidement, faire adopter les pièces majeures de son programme politique.

Dans cette optique, la désignation comme premier ministre de Jean-Marc Ayrault, 62 ans, président du groupe socialiste au parlement depuis quinze ans, semble plus que probable. Connaissant les rouages du système parlementaire de même que les élus du PS, Ayrault est une personnalité somme toute moins « clivante » politiquement que ne l'est Martine Aubry, la première secrétaire du parti qui a pour elle d'être une ancienne ministre résolument de gauche, mais aussi d'être moins attirante pour l'électorat de centre-droit. Pour François Hollande, élu lors d'un scrutin où les votes « blancs » ont été plus nombreux (2,1 millions) que sa propre majorité électorale (1,13 million), la nécessité de ratisser le plus large possible par la composition de son gouvernement est une condition essentielle à l'élection d'une majorité parlementaire. Calme, discret, travaillant, Ayrault pourrait bien devenir mardi prochain le premier ministre du second président socialiste.
Au niveau européen, c'est la future confrontation Hollande-Merkel qui suscite déjà l'intérêt des observateurs. Le désir du nouveau président d'inclure une obligation de relance de la croissance dans le pacte de stabilité financière de l'Union suscite déjà nombre de prises de position outre-Rhin. Bien plus, le désir de voir la Banque centrale européenne jouer un rôle plus important dans le crédit aux États semble repousser la chancelière allemande qui risque bien de s'isoler au sein même du continent. Déjà, le soutien du premier ministre belge Elio Di Rupo semble acquis au nouveau président et il est fort à parier que des pays comme le Portugal, l'Espagne ou l'Italie pourraient s'allier à la France face à l'Allemagne si le couple franco-allemand devait échouer à trouver un nouveau terrain d'entente. Signe positif pour Hollande : le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, anticipant sûrement l'élection du socialiste, a ouvert le jeu avant l'élection sur l'obligation de croissance au sein de l'Union. Restera à voir quelle sera la stratégie de Berlin dans les prochains jours ...

Ne pas décevoir

Nicolas Sarkozy était qualifié d' « hyperprésident », refusant de laisser exister son premier ministre, s'exposant politiquement sur tous les fronts en plus de casser le moule présidentiel en n'hésitant pas à prendre à rebrousse-poil l'électorat français. Ce caractère hyperactif et populiste du président a été consacré, pour plusieurs, par son célèbre « Casse-toi pauvre con! » lancé à un citoyen au hasard d'un déplacement. Hollande est à l'inverse de son prédécesseur. Calme, bon enfant et discret, le nouveau président semble posséder une personnalité à même d'apaiser le climat politique et social en France. Ne lui reste maintenant qu'à réussir. Contrairement à son homologue américain, messie de la campagne de 2008 qui avait pratiquement promis une refondation de la société américaine pour ne livrer que des demi-mesures, Hollande s'est bien gardé de se lancer dans une course folle aux promesses intenables. Rehaussement de l'impôt des plus fortunés (75% après le premier million gagné), ajustement de l'âge de la retraite pour les travailleurs les plus anciens, mariage gai, gel des prix du carburant, autant de mesures ciblées et concrètes qui devraient facilement être adoptées, par décret ou par force de loi. Avec un retour à l'équilibre budgétaire fixé pour 2017, force est de constater que le socialiste a joué de prudence. Les premiers mois de son quinquennat seront ceux d'un état de siège politique. Cependant, si de par son calme et sa capacité à négocier, autrefois présentée comme une faiblesse mais aujourd'hui un atout, il devait faire bouger les lignes politiques de l'Europe, il est fort à parier que la seconde moitié de son quinquennat seront alors celles d'un véritable état de grâce. Un état de grâce qui pourrait alors paver la voie de la réélection pour 2017 ...

 
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