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Le parrain discret: vie et carrière de Vincenzo Cotroni

14/09/2014 11:53 EDT | Actualisé 14/11/2014 05:12 EST

Il y a 30 ans, le 16 septembre 1984, s'éteignait à l'âge de 73 ans, des suites d'un cancer, Vincenzo Cotroni, l'une des figures les plus emblématiques de la mafia montréalaise. Il avait, dit-on, dans les jours précédents sa mort, suivi avec intérêt à la télévision les déplacements du pape Jean Paul II, qui effectuait à ce moment-là son premier voyage en terre canadienne.

La mort de Cotroni survenait au lendemain d'un changement de garde sanglant au sein de la mafia montréalaise, alors que le clan des Siciliens, dirigé par Nicolo Rizzuto, avait éliminé coup sur coup les frères Paolo, Francesco et Rocco Violi, qui avaient vainement tenté, durant la fin des années 1970, d'écarter Rizzuto et sa cohorte de la direction de la mafia de Montréal. Seul Cotroni avait été épargné, car les Siciliens lui vouaient encore un certain respect. Dès lors, on parlait de la disparition à plus ou moins brève échéance du clan Cotroni, puisqu'il était vraisemblable que le successeur naturel de Vincenzo, son frère Frank, n'allait pas être à la hauteur des attentes du milieu interlope local pour assumer la relève. En effet, celui-ci avait passé la plus partie de son existence derrière les barreaux, en raison de ses multiples frasques et démêlés judiciaires, avant de décéder lui-même d'un cancer, en août 2004.

Né en 1910 à Mammola, en Calabre, dans le sud de l'Italie, Vincenzo Cotroni émigre à Montréal en novembre 1925, avec ses deux soeurs, Marguerita et Palmina, et son frère Giuseppe. Ses deux autres frères, Frank et Michel, verront le jour à Montréal. La famille Cotroni, qui obtiendra la citoyenneté canadienne en 1929, s'établit sur la rue Timothée, dans le quartier Saint-Jacques. Fils aîné d'un menuisier, et ne sachant ni lire, ni écrire, Vincenzo fera divers métiers avant de se lancer brièvement dans la lutte professionnelle sous le nom de Vic Vincent, avec Armand Courville, lui-même un lutteur de profession. Il abandonnera ce sport à la fin des années 1930 pour devenir propriétaire de boîtes de nuit, notamment le réputé Au Faisan Doré qui fera découvrir au public les grands noms de la chanson française et québécoise de l'époque. Mais en même temps, Cotroni avait commencé à se faire un nom dans le milieu interlope, alors dirigé par la pègre juive. Il devint tenancier de maisons de jeux et propriétaire de cafés, dont certains servaient de lieux de racolage pour les prostituées qui opéraient dans le secteur malfamé du « Red Light », dont la réputation outre frontière faisait de Montréal une « ville ouverte » à tous les vices.

Cotroni connaît ses premiers démêlés avec la justice dès 1928, alors qu'il a 18 ans. Cette année-là, outre le fait de s'être reconnu coupable de vente illégale d'alcool, il fait face à une accusation de viol à l'endroit de Maria Bresciano, son amie de coeur, âgée d'à peine 14 ans. Les parents de Vincenzo s'opposaient à leur idylle. Le père de la jeune fille dépose une plainte à la police. Cotroni plaide coupable et est condamné à fournir une caution personnelle de 1 000 $ en argent comptant, une somme considérable pour l'époque. De plus, il doit s'engager à garder la paix pendant un an, à défaut de quoi il écopera de six mois de prison. Suivant les exigences des conventions sociales du temps, et aussi pour restaurer l'honneur des deux familles, Vincenzo épousera Maria en mai 1928.

Au cours des années 1930, Cotroni aura à répondre de divers crimes allant d'usage de faux, de possession de monnaie contrefaite, d'usage d'une arme à feu causant des blessures à un responsable d'élection, de vente d'alcool en dehors des heures d'ouverture d'un établissement, infractions pour lesquelles il écopera, soit quelques mois de prison, soit d'une amende ou d'une condamnation avec sursis. Plus tard, il fera face à des accusations beaucoup plus sérieuses. En juin 1966, il est inculpé d'avoir tenté de soudoyer un agent de la GRC. Au terme d'un procès tenu à Joliette, le juge lui accorde le bénéfice du doute et il est acquitté. En 1976, il est accusé, ainsi que Paolo Violi, d'avoir tenté d'extorquer deux mafieux de Toronto qui avaient utilisé leurs noms pour soutirer de l'argent à des fraudeurs. Cotroni sera au bout du compte acquitté.

Ce n'est véritablement qu'à partir du milieu des années 1950 que Vincenzo Cotroni prend les rênes de la mafia de Montréal, grâce à l'appui de la puissante famille Bonanno de la Cosa Nostra de New York. Celle-ci y délègue son représentant, Carmine Galante, un influent mafioso, qui s'amène dans la métropole en 1953 pour prendre le contrôle des rackets du jeu, de la prostitution et de la protection dans les boîtes de nuit. Le célèbre restaurant Bonfire, situé sur le boulevard Décarie, lui sert de quartier général. Cotroni est nommé capodecina (chef de faction) de la famille Bonanno; il devient son représentant officiel au Canada. Mais Galante, sous la pression constante de la police, doit renoncer à sa demande de résidence permanente qu'il avait présentée aux autorités canadiennes de l'Immigration, et retourne à New York, et ce, sans auparavant avoir jeté les bases d'un réseau d'importation d'héroïne dirigé par des trafiquants corses et marseillais, lequel réseau va alimenter pendant plusieurs années le marché new-yorkais, faisant de Montréal la principale porte d'entrée et de transit de l'héroïne en Amérique du Nord. Le frère de Vincenzo, Giuseppe, devait être arrêté en 1959 par la GRC et le FBI, en lien avec ce réseau de fournisseurs d'héroïne.

D'allure frêle et de petite taille, le dos légèrement voûté, Cotroni imposait malgré tout le respect à ses principaux lieutenants, Nicola Di Iorio, Angelo Lanzo, Paolo Violi et William Obront, qu'il réunissait régulièrement au Moishe Steak House, sur le boulevard Saint-Laurent, un restaurant qu'il affectionnait pour la qualité de ses viandes, pour discuter des affaires de l'organisation. L'effectif du clan Cotroni était constitué d'une vingtaine de membres d'origine italienne, d'après les autorités policières du pays. Cependant, un bon nombre d'individus, composés majoritairement de Canadiens français, de Juifs, d'Irlandais, d'Hispaniques, gravitaient dans l'entourage des leaders de la mafia de Montréal, sans pourtant être des membres intronisés.

L'organisation Cotroni est à son apogée dans les années 1960; elle exerce son influence sur l'ensemble de la pègre montréalaise. En novembre 1969, un rapport de la Commission Prévost sur l'administration de la justice au Québec identifie Vincenzo, et son comparse de longue date, Luigi Greco, comme étant les leaders du crime organisé au Québec, qui entretiennent des liens étroits avec la mafia américaine. En 1963, il intente une poursuite de plus d'un million de dollars pour diffamation contre le magazine Maclean's, pour l'avoir dépeint comme étant le « chef de la mafia ». Cotroni gagne sa cause en 1972, mais le juge ne lui accorde symboliquement qu'un dollar à titre de dédommagement, en raison de sa réputation tarée.

Cotroni a connu une carrière des plus mouvementées durant les trente années qu'il a dirigé son organisation. Bien qu'il ne fut jamais accusé de crimes graves, par exemple de meurtres ou de trafic de stupéfiants à haute échelle, le chef du clan calabrais s'est trouvé plongé bien malgré lui dans des conflits ou des situations explosives où il aurait pu y laisser sa vie. Mais grâce à ses talents de négociateur, à son flegme légendaire et surtout à sa discrétion, il a toujours su tirer son épingle du jeu.

Ainsi, au cours des années 1964 à 1966, il a été impliqué dans un conflit de juridiction de territoires entre Stefano Magaddino, le chef de la Cosa Nostra de Buffalo, qui exerçait déjà son emprise sur le crime organisé en Ontario. Magaddino avait décidé d'étendre sa suprématie sur la région de Montréal, que contrôlait son cousin de New York, Joseph Bonanno. Bonanno et son fils, Salvatore, avaient, lors d'un séjour dans la métropole, enjoint à Cotroni de ne pas céder aux pressions de Magaddino. Les enjeux revêtaient d'une importance capitale, car il s'agissait pour la famille de Buffalo de s'approprier du lucratif « pipeline » de la drogue entre Montréal et New York.

L'autre situation délicate que Cotroni eut à résoudre fut celle où il a eu à décider s'il pouvait ou non expulser, de son propre chef, le leader de la faction sicilienne, Nicolo Rizzuto, de la famille de Montréal. Un différend avait éclaté au grand jour en 1972, lorsque certains leaders de la mafia sicilienne, ainsi que Paolo Violi, se plaignirent de la conduite de Rizzuto, qui avait pris, depuis un certain nombre d'années, ses distances du clan Cotroni-Violi. On lui reprochait de faire bande à part et de se livrer au trafic de stupéfiants, sans rendre des comptes à Cotroni. Après de nombreuses rencontres et discussions avec des émissaires américains et siciliens, Cotroni suspend Rizzuto. Mais la famille Bonanno annule sa décision et ordonne la réintégration de Rizzuto au sein du clan. Cette affaire connaîtra un dénouement meurtrier quelques années plus tard lorsque la faction sicilienne éliminera les frères Violi et Pietro Sciara, un Sicilien qui avait pris le parti des Calabrais.

Vincenzo Cotroni a été appelé à témoigner maintes fois devant différentes commissions d'enquête sur le crime organisé. En 1952, il a comparu devant la Commission Caron, qui se penchait sur les agissements de l'escouade de la moralité de la police de Montréal en matière de jeu et de prostitution. Cotroni était déjà perçu à l'époque comme un personnage important dans le domaine du jeu et des cabarets. En 1973 et 1974, il fait plusieurs apparitions à la barre des témoins de la célèbre Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO), qui met en lumière pour la première fois les activités criminelles du clan Cotroni. Il nie être le chef de la mafia de Montréal, faisant plutôt valoir qu'il est un homme d'affaires qui fabrique du pepperoni et de la saucisse. Le procureur de la Commission va jusqu'à l'accuser d'avoir comploté dans le but de faire dérailler les travaux de l'enquête. Cotroni aurait, en effet, cherché à convaincre certains témoins d'entacher la réputation de juges et de politiciens. Les commissaires le condamnent à un an de prison pour outrage au tribunal, en raison de ses réponses évasives.

Affaibli par la maladie, Vincenzo Cotroni cède le commandement à son dauphin, Paoli Violi. Il meurt quelques années plus tard en emportant avec lui les secrets de trois décennies de domination incontestée de la mafia calabraise, fidèle qu'il était aux préceptes qu'il aura cultivés tout au long de sa vie: à savoir le silence absolu (omertà) et la discrétion.

Pour en savoir davantage sur Vincenzo Cotroni et sur le crime organisé à Montréal, cliquez ici

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