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L'après-Vito Rizzuto: vers une nouvelle mafia montréalaise

24/11/2014 12:17 EST | Actualisé 23/01/2015 05:12 EST

À l'approche du premier anniversaire de la mort de Vito Rizzuto, le 23 décembre prochain, force est de constater que le calme semble régner à nouveau dans les rues de Montréal, après les dizaines de règlements de comptes qui ont secoué de toutes parts la mafia montréalaise durant ces dernières années et qui ont abouti à l'élimination complète du leadership de la famille Rizzuto. Mais cette apparente accalmie n'exclut pas pour autant une certaine fébrilité chez les mafiosi en train de se réorganiser. Pour l'instant, la mafia refait ses forces tout en puisant dans le terreau fertile de nouveaux venus sur lesquels elle compte pour se régénérer.

La mafia, on le sait, a cette capacité de se relever au lendemain de sévères revers encaissés, que ceux-ci viennent des forces de l'ordre, ou qu'ils résultent de guerres entre clans. On a qu'à penser aux mafias de Palerme et de New York, qui, tout au long de leur histoire, ont démontré qu'elles parvenaient toujours par émerger d'une longue léthargie, après s'être repliées stratégiquement.

La mafia montréalaise ne fait pas exception non plus. Elle, aussi, se remet avec peine d'une longue série d'événements tragiques. Après des années de tourmente, Vito Rizzuto, chef incontesté de la mafia canadienne, effectue un retour à Montréal, en octobre 2012, après avoir purgé six années de prison dans un pénitencier fédéral du Colarado, pour sa participation au meurtre de trois capitaines de la famille Bonanno, en 1981. Le retour du parrain, tant apprécié du milieu interlope pour ses qualités de rassembleur, laissait enfin entrevoir un espoir dans le rétablissement d'une paix durable au sein des factions mafieuses de Montréal et de l'Ontario. Mais le destin en décida autrement, lorsque celui-ci meurt subitement des suites d'un cancer.

Dès lors, on se demanda si Rizzuto avait eu le temps de désigner un dauphin pour lui succéder. Rien n'en est moins sûr aujourd'hui, puisqu'il appert que les destinées de la mafia de Montréal se retrouvent maintenant entre les mains d'une table dite de « direction », autour de laquelle siègent des vétérans du clan Sicilien, ainsi que de membres influents d'organisations criminelles, comme les Hells Angels. On constate, depuis quelques mois, que ces derniers ont effectué un retour en force, après avoir été, eux aussi, l'objet d'importantes frappes policières. Enfin, il faut aussi tenir compte de la présence des gangs de rue, devenus au fil du temps des joueurs incontournables, qui ont gagné en influence sur la scène du crime organisé montréalais, en ayant su profiter de la déconfiture de la mafia et des motards pour s'immiscer dans leurs chasses gardées de la vente et la distribution de stupéfiants sur la rue.

Il était, bien sûr, à prévoir, qu'à la suite du succès des opérations Colisée (2006) et SharQc (2009), menées respectivement contre le clan Rizzuto et contre environ 150 membres en règle des Hells Angels du Québec, que l'échiquier du crime organisé s'en trouverait passablement bouleversé. Il en résulte que ces raids policiers ont eu pour effet de contribuer à l'arrivée de nouveaux acteurs, et le départ d'autres, soit temporairement ou de façon permanente. Ces changements de garde au sein des deux plus importantes organisations criminelles de la métropole ne peuvent faire autrement qu'inciter ces dernières à adopter de nouvelles stratégies visant non seulement la poursuite de leurs activités criminelles, mais en mettant l'accent sur l'expansion de nouveaux territoires.

Pour l'instant, la mafia montréalaise doit s'asseoir à la même table de concertation que les autres organisations criminelles, si elle veut s'assurer de conserver sa part des revenus et sa mainmise sur des territoires qu'elle contrôle traditionnellement. En réalité, ce n'est pas vraiment la façon de faire de la part d'une organisation criminelle séculaire comme la mafia, qui dispose de nombreux réseaux de communication avec les pouvoirs publics, financiers et politiques, que de se mettre au même niveau que des organisations criminelles qui ont plutôt servi, pendant des décennies, de subalternes. Mais cette époque est révolue, à en juger l'état d'affaiblissement dans lequel la mafia de Montréal se retrouve aujourd'hui, au point où elle éprouve actuellement des difficultés à se choisir un leader qui saura s'imposer, tant le potentiel de candidats valables et capables d'assumer un tel rôle est des plus limités.

Entre-temps, il y a lieu de souhaiter que l'important procès qui doit s'ouvrir en janvier 2015, au palais de justice de Laval, alors que Raynald Desjardins et ses complices auront à répondre du meurtre prémédité de Salvatore Montagna, un prétendant au trône des Rizzuto, assassiné en novembre 2011, jettera enfin un éclairage sur les dessous et les enjeux de cette guerre sans précédent dans les annales dans l'histoire de la mafia de Montréal. Cependant, il ne faudrait pas se surprendre, dans ce genre d'affaire judiciaire impliquant directement la mafia, que le principal accusé décide de plaider coupable à une accusation moindre, cela dans le seul but d'éviter l'étalement des affaires de la mafia sur la place publique, comme l'avaient fait les accusés faisant partie de la haute direction du clan Rizzuto, dans la foulée de l'opération Colisée, en octobre 2008.

Il est peut-être pas loin le jour où l'on verra des hommes d'honneur, à l'occasion soit d'un baptême, soit d'un mariage ou d'une funérailles, se presser autour d'un individu qui se démarque plus que les autres, et lui faire une accolade chaleureuse, selon les coutumes de la mafia. Cette manifestation, à la fois empreinte de soumission et de respect, sera là un signal clair que la mafia de Montréal s'est trouvé un nouveau parrain.

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