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Les invasions touristiques

Armées de leurs téléphones, ces meutes nous transforment tous malgré nous en figurants de leur film amateur en pleine jungle montréalaise, parisienne ou vénitienne.

04/08/2017 09:00 EDT | Actualisé 04/08/2017 09:00 EDT
Getty Images
Les citoyens montréalais ne sont pas (encore) des bêtes dans un état semi-sauvage, plus ou moins libre.
« Le chaos festif et touristique devient la trame de nos vies concrètes dans un monde qui se réaménage à toute allure en "espace de loisirs". »Philippe Muray

La Formule E, la Formule 1, le 150e anniversaire de la confédération, le 375e anniversaire de Montréal, la multitude de festivals et, surtout, ces autobus rouges, de type double-decker, qui transportent des touristes sillonnant les rues de Montréal en expliquant par haut-parleur que telle statue est à leur droite et que tel bâtiment est à leur gauche – nul ne doute que Montréal se plie au tourisme.

Même si Montréal n'est pas submergée par le tourisme comme l'est Paris, Rome ou La Havane, n'empêche que pour chacun de ces autobus à deux étages qui passent et alors qu'on est assujetti aux bruits qui émanent de ses haut-parleurs, une idée nous vient en tête. Un esprit de résistance non avoué ou non avouable peut-être: celle d'être un animal dans une réserve naturelle, observé à distance, à partir d'un véhicule tout-terrain et accompagné d'un guide armé d'une carabine, au cas où les bêtes sauvages devraient montrer les dents.

Certes, j'exagère. Les citoyens montréalais ne sont pas (encore) des bêtes dans un état semi-sauvage, plus ou moins libre. Face à mon sarcasme devant ce tourisme envahissant, on s'empressera de me rappeler les « retombées économiques » immenses pour Montréal, que le tourisme « crée de l'emploi », que la fête qui engloutit notre métropole chaque été avec son vacarme incessant fait « rayonner » Montréal et démontre la vitalité de la culture au Québec.

On nous dira qu'il faut tout accommoder pour le tourisme. Des activités et festivals qui sont des substituts à la culture, qui masquent la médiocrité culturelle de nos sociétés en célébrant la célébration elle-même, donc le vide, tout en consacrant le consumérisme.

J'ai même entendu certains dire que le Québec devrait officialiser le bilinguisme pour que les touristes américains ne se sentent pas perdus devant des inscriptions en français, comme s'ils venaient à Montréal et au Québec en croyant débarquer dans l'Iowa.

Nos fêtes «nationales» n'échappent pas au tourisme jumelé à l'obsession festive de nos gestionnaires alors qu'elles doivent être pensées dans l'optique du tourisme sinon on ne saurait quantifier leurs valeurs. J'ai même entendu certains dire que le Québec devrait officialiser le bilinguisme pour que les touristes américains ne se sentent pas perdus devant des inscriptions en français, comme s'ils venaient à Montréal et au Québec en croyant débarquer dans l'Iowa.

Pour toutes ces raisons, on devra comprendre que les sacrifices sont nécessaires pour le développement économique de la métropole et de la province, que globalement, le tourisme, du Taj Mahal au Mur de Berlin, est une chance pour l'humanité.

Mais un certain scepticisme en rapport aux évangélistes du tourisme nous révèlera que le tourisme est tout ça. Le développement économique, en effet, mais, surtout, le tourisme est un envahissement. Une abdication devant l'argent et les masses venues dépenser chez nous. L'idée même que les citoyens se font de leurs ville, province, ou même pays, transformée en quelque chose d'autre qu'une collectivité organique, soit quelque chose de touristique, par le désir sans bornes de satisfaire l'appétit du touriste et de l'industrie.

Il s'agit d'avoir visité Venise, là où les Vénitiens ne vivent plus, pour se rendre compte de ce qu'implique cette invasion. Ce qui a été un empire commercial et un centre culturel de la civilisation est maintenant une ville où les touristes sont plus nombreux que les Vénitiens, preuve de l'invasion pacifique des touristes. L'arrivée de masse des touristes coïncide avec le départ des Vénitiens, incapables de suivre la montée du coût de la vie entraîné par les hôtels qui remplacent les habitations. Les services, les restaurants, les commerces qui adaptent leurs offres et leurs prix (il y est plus facile d'acheter un masque de carnaval que de la nourriture), aux touristes conquérants.

La ville devient donc l'expression de cet exotisme fantasmé pour satisfaire le touriste.

Pour avoir visité Venise, à un certain moment, on ne peut que ressentir un malaise en réalisant que ce qui nous entoure n'est pas ce qui est, ce qui était et ce qui devrait être, mais ce que le touriste est: un étranger en quête d'exotisme fabriqué. La ville devient donc l'expression de cet exotisme fantasmé pour satisfaire le touriste.

On nous dira que l'option au tourisme est que chacun reste chez soi sans jamais voir le monde, mais il y a une différence entre le voyage et le tourisme. Il y a une différence entre une troupe de danse classique visitant Venise ou Moscou pendant quelques semaines pour suivre des cours et offrir quelques performances et des hordes de touristes qui marchent en se regardant et se filmant être touriste à l'aide de l'arme d'abrutissement redoutable qu'est le téléphone intelligent équipé d'un selfie-stick. Armées de leurs téléphones, ces meutes nous transforment tous malgré nous en figurants de leur film amateur en pleine jungle montréalaise, parisienne ou vénitienne.

Tout comme aller voir les ours polaires ou les lions en cage ne comporte aucun risque pour les touristes (quoique l'ours ou le lion pourraient bien mourir d'embonpoint), ces derniers ne risquent pas non plus de sortir de cette bulle qu'on crée pour eux.

Paradoxalement, le tourisme tue le tourisme, car il transforme tout ce qui vaut la peine d'être vue et vécu, car authentique, mais inaccessible pour le touriste, en attraction touristique, donc une simulation médiocre du réel. Le touriste en quête d'authenticité crée donc malgré lui la simulation, l'écran qu'il l'empêche de pouvoir vivre l'authenticité de l'exotisme qu'une contrée lointaine, jadis, pouvait offrir.

P.S. Le temps d'écrire ce texte sur le flanc du Mont-Royal, quatre autobus à deux étages sont passés sur l'Avenue du Parc pour me rappeler la beauté du tourisme.

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