Philippe Grenier

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George Lucas en a soupé d'Hollywood. Et pis après?

Publication: 17/02/2012 15:22

Le 17 janvier dernier, dans le cadre de la promotion de Red Tails, George Lucas a affirmé au New York Times que sa plus récente production sera bel et bien son dernier film grand public.

"Why would I make any more [...] when everybody yells at you all the time and says what a terrible person you are?" -- George Lucas

C'est sur cette lancée que Lucas a affirmé qu'il prendrait sa retraite du cinéma commercial pour retourner à ses premières amours : le cinéma intimiste et expérimental. Pensez THX:1138-4eb -- pas le long métrage avec Robert Duvall, mais le court métrage réalisé en 1967.

Deux choses sont à noter dans cette histoire. Primo, Lucas semble déterminé à produire un cinquième opus à la série Indiana Jones. Secondo, il y a aussi ce détail des cinquante scénarios complétés pour une série télévisée se déroulant dans l'univers de Star Wars qui n'attendent que le milieu de la télévision se stabilise (1) pour se lier à un diffuseur. 50 épisodes, c'est entre trois et cinq saisons de télévision, selon leur durée. On est à deux ans minimum d'un feu vert à la production. Ajoutez à cela une année de post-prod avant la diffusion...Bref, si la série voit le jour, Lucas demeurera dans le paysage médiatique jusqu'en 2018. Le gars a 67 ans, en passant. Quant à Indy V, rappelons-nous que le 4e volet (au titre interminable) a subi 15 longues années de développement avant le premier tour de manivelle. (2)

La retraite, donc, pour Lucas ? Pas de si tôt!

Et de toute façon... pis après? Ses courts-métrages «personnels et expérimentaux» n'étaient pas tout à fait nuls. En revanche, ses 5 derniers longs métrages sont loin d'avoir été encensés, tant par la critique que par le public. Un retour aux sources, pour ainsi dire, ne serait pas nécessairement inintéressant.

Ce qui nous amène au contexte de sa déclaration : Lucas est en pleine période de promotion pour le film Red Tails, réalisé par Anthony Hemingway, portant sur un escadron de pilotes de chasse noir pendant la Deuxième Guerre mondiale. Red Tails est un projet que Lucas caresse depuis longtemps, mais dont il a dû financer lui-même à la fois la production et la distribution. Le film est distribué par 20th Century Fox, mais c'est Lucas qui a payé pour les copies et la mise en marché -- du jamais vu pour un cinéaste établit et qui par surcroit a généré des centaines de millions de dollars au box-office depuis 1973 (3). Et pour en rajouter, les premières critiques de Red Tails sont dévastatrices. Y'a de quoi frustrer un mec...

Du jeune rebelle au méchant empereur...

Il faut dire qu'au début des années 1980, tant Lucas que Spielberg jouissaient d'une réputation impeccable. Ces deux jeunes prodiges semblaient avoir un don pour la réussite. American Graffiti (1973), Jaws (1975), Star Wars (1977), Indiana Jones (1981), E.T. (1982) ont fait d'eux des valeurs sûres. Ils maîtrisaient mieux que quiconque l'art du divertissement cinématographique populaire.

"A special effect without a story is a really boring thing." -- George Lucas, From Star Wars to Jedi: The Making of a Saga (1984)

Lucas a par la suite produit trois Prequels qui n'ont ni réussi à gagner l'affection des fans de la trilogie originale, ni su marquer l'imaginaire de la nouvelle génération.

Puis vinrent les années 90. Lucas décida de retoucher la trilogie sacrée en mettant à jour les effets spéciaux. S'il s'était limité à cela, le public l'aurait suivi. La technologie vidéo étant moins tolérante envers les contrastes que la pellicule, les films avaient été transférés sur bande vidéo (VHS, Laserdiscs...) d'une manière qui laissait grandement transparaître les « ficelles ». Un polissage était de mise. Malheureusement, Lucas s'attira les foudres des fans -- et des historiens de cinéma -- en modifiant le contenu des films. La rectitude politique (4) des années 90 ferait maintenant partie de cette oeuvre issue des années 70. Comble de l'ironie, «Star Wars» et «Empire Strikes Back» furent inclus à la liste du National film registry comme oeuvre du patrimoine à préserver.

Après avoir subi les foudres d'Hollywood, de la critique et du public pour ces trois derniers Star Wars, Lucas a de nouveau frustré « la planète » en publiant sur Blu-Ray une version nouvellement modifiée de la saga originale -- qui inclut des modifications aussi peu subtiles qu'inutiles. La gronde engendrée a culminé dans la production de l'excellent documentaire The People vs George Lucas , dans lequel on y voit entre autres son ancien associé Gary Kurtz déplorer le tournant mercantile pris par la série dès le 3e épisode (ROJ, 1983).

Face à la critique, on ne peut blâmer un type de vouloir battre en retraite. Hors, en ce 17 janvier, ce n'était pas la première fois que Lucas exprimait son désir de se retirer. Mais c'était la première fois qu'il adressait publiquement sa frustration face à la critique subie ces dernières années. Si on ne peut rien concernant la qualité de la trilogie des années 2000, la frustration envers les Star Wars originaux réside essentiellement dans l'obstination de Lucas de la modifier à chaque parution sur support grand public (DVD, Blu-Ray...). Et à chaque modification, ces films des années 70 s'éloignent peu à peu de leur âme, d'une manière un peu analogue aux films noir et blanc qui furent «colorés» dans les années 80 sous l'impulsion de Ted Turner.

L'agacement de Lucas peut-il mener à un changement de cap et une sortie haute définition de la trilogie originale, par respect pour l'Histoire du cinéma ? C'est douteux. Surtout qu'après avoir perdu le contrôle du montage de THX: 1138 et de American Graffiti, une expérience qui le hante encore aujourd'hui, il est peu probable que Lucas ait cette gentillesse -- que ce soit envers l'Histoire ou envers les fans. Oui, même ses fans qui dépensent des millions à chaque nouvelle parution et en produits dérivés. Surtout que ces mêmes fans, maintenant armés de systèmes de montage vidéo, remontent ses films comme l'ont un jour fait les bonzes d'Hollywood.

En fait, si Lucas veut bien prendre sa retraite, son premier projet pourrait bien être de publier une version «classique» de ces films. Il pourrait encore en soutirer des millions. Mais le temps presse, ses admirateurs de la première heure seront bientôt en mesure de le faire pour lui...


(1) L'entrée en scène de la diffusion par internet étant dans ses balbutiements (iTunes, Netflix...), Lucasfilm attend de voir comment ces nouveaux joueurs vont changer la donne avant de se lier à un distributeur.
(2) Lucas a pondu la trame générale du récit en 1993, et le première version du scénario a été écrit de octobre 1993 à mai 1994. (Wikipedia)
(3) Année de sortie de American Graffiti
(4) Han Solo tue de sang froid Greedo en 1977, mais il attend bêtement que le chasseur de primes tire (et le manque!) avant de tirer en 1997.