Petra Collins

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Pourquoi Instagram a censuré mon corps

Publication: 21/10/2013 11:02

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Petra Collins

Les réactions suscitées par mon tee-shirt ne m'ont pas étonnée. Je suis habituée à voir la société me dicter la façon dont je dois plier mon corps à la norme. Je suis habituée au fait qu'on n'accepte pas des images de femmes restées "naturelles". J'ai appris à ignorer tout cela (autant que possible) et grâce à Internet (avec des sites tels ROOKIE) et aux réseaux sociaux comme Instagram et Facebook, j'ai pu partager librement des images et lancer des discussions sur ces questions. Il y a peu, mon compte Instagram a été supprimé. Je n'ai pourtant violé aucune condition d'utilisation. Pas d'images de nu, violentes, porno, illégales, non autorisées ou incitant à la haine.

Tout ce que j'ai fait, c'est poster une image de mon corps ne convenant pas aux canons de la beauté féminine. L'image que j'ai postée est prise à la taille et me montre portant un bas de maillot de bain sur un fond brillant. Contrairement aux 5 883 628 images de maillots de bain sur Instagram (c'est le nombre d'images marquées #bikini), ma photo montre mon état naturel - à savoir un bikini pas rasé. Jusqu'à maintenant, j'avais bien sûr vu et ressenti la pression de plier mon corps aux normes, mais je n'aurais jamais cru devoir un jour l'expérimenter véritablement.

Je suis habituée à voir des corps féminins retouchés et certains de leurs aspects cachés dans les médias (par exemple, dans les pubs pour les produits d'épilation, on ne voit jamais les poils). Je n'ai pas été surprise quand la chaîne TMZ m'a demandé une interview pour parler de mon tee-shirt, qu'elle a ensuite annulé parce que l'image était trop "explicite pour la télévision". Ce, alors même que lors du scandale d'abus de violence sur Rihanna, son visage tuméfié a été montré à l'antenne des centaines de fois. Je suis habituée à voir des femmes dégradées, traitées de salopes, harcelées en raison de leur apparence, et sans cesse ridiculisées sur ce point. Même les femmes les plus puissantes du monde sont traitées ainsi.

Je me suis faite à l'idée de voir l'un des plus grands médias américains traiter une fillette de 9 ans de "salope" (dans un but "satirique"). Je suis habituée à ce que les paroles des chansons les plus diffusées à la radio soient : "Je sais que tu en as envie - laisse-moi te libérer" ; "Tu ne sais pas que tu es belle, c'est ce qui te rend belle" ; "J'ai mis de la drogue dans son champagne / Elle ne s'en est pas rendu compte/ Je l'ai ramenée chez elle et j'en ai profité / Elle ne s'en est même pas rendu compte". Je suis habituée à voir des blockbusters interdits au moins de 17 ans parce qu'ils montrent une femme en train de jouir - alors que les films montrant des hommes dans la même situation ne sont interdits qu'au moins de 13 ans.

Je suis habituée à voir se succéder les unes d'articles se moquant des kilos pris par une célébrité durant une grossesse. Je suis habituée à voir des articles critiquant la performance un peu cochonne d'une chanteuse lors d'une soirée de récompenses, mais qui oublient de parler de l'homme plus âgé se tenant derrière elle. Je suis habituée à lire des articles sur des villes entières harcelant la victime d'un viol jusqu'à la pousser à partir. Je ne veux pas m'habituer à ça. Je ne veux pas devoir assister constamment à la même chose. Je ne veux pas finir par devenir insensible à ce qui se produit près de moi sans arrêt. Je me considère comme extrêmement chanceuse d'avoir accès à Internet et aux technologies. Grâce à cela, je me suis trouvée moi-même, et j'ai pu rejoindre à un nouveau discours de femmes de tous âges, qui luttent pour changer la façon dont les femmes se perçoivent et se traitent elles-mêmes.

Je sais qu'avoir son profil enlevé d'un réseau social est un problème de privilégiée du 21e siècle - mais c'est ainsi que nombre d'entre nous vivent. Ces profils sont nos alter ego virtuels, et deviennent souvent encore plus importants. Il y a des moyens d'établir le lien avec un public, de démarrer une discussion et d'initier le changement. Avec la suppression de mon profil, j'ai vraiment ressenti la méfiance et la haine qu'ont les gens envers le corps féminin. J'ai ressenti la suppression de mon compte comme un acte physique, comme si les gens venaient me voir avec un rasoir, enfonçant leurs doigts dans ma gorge, me forçant à me cacher, me forçant à accepter l'image de la beauté véhiculée par la société. J'ai eu l'impression que ces pressions que nous affrontons jour après jour peuvent se transformer en une véritable entreprise de censure.

Si l'Internet reproduit la vie réelle, alors il est évident que la vie réelle peut imiter aussi le monde virtuel. Si nous nous autorisons à être réduits au silence ou censurés, cela peut arriver dans la vie réelle. Car si un groupe de gens peut censurer votre corps sur Internet, qu'est-ce qui les empêche de le faire dans le monde réel ? Cela se produit déjà, vous en faites l'expérience chaque jour. Lorsque quelqu'un vous siffle, vous traite de "salope", commente vos photos sur Facebook en les qualifiant de "dégoûtantes", essaie physiquement de vous violer, diffuse des images de vous nue à plein de gens via SMS, vous traite de moche, vous incite à transformer votre corps, vous dit que vous n'êtes pas parfaite : tout ceci ne peut pas continuer à être notre réalité quotidienne.

À toutes les femmes et jeunes filles, je dis : ne laissez pas ce comportement vous décourager, ne laissez personne vous dicter votre apparence, vous dire qui vous devez être, vous faire croire que votre corps ne vous appartient pas. Même si la société essaie de vous faire taire, continuez, continuez à aller de l'avant, continuez à faire avancer la révolution, et conservez ce discours vivant. Quant à ceux qui m'ont dénoncée, que mon corps dégoûte, qui ont qualifié cette image de moi "d'horrible" ou de "dégoûtante" dans leurs commentaires, j'aimerais que vous analysiez avec attention votre propre réaction face à cette image. Essayez, je vous en prie, de réfléchir à la raison d'un tel ressenti de votre part, la raison pour laquelle cette image était choquante à vos yeux, ce pourquoi vous n'avez eu aucune tolérance. Avec un peu de chance, vous finirez par vous rendre compte que ce n'est peut-être pas vous qui pensiez tout cela, mais la société qui a dicté votre façon de penser.

Petra Collins est une artiste née à Toronto, photographe et écrivain. Elle est la fondatrice et la conservatrice de The Ardorous, une collection d'art en ligne, exposant le travail d'artistes féminines émergentes. Consultez son site : petracollins.com.

Ce blog a d'abord été publié sur Oystermag.com (photos de Petra Collins).

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