Paul Yanic Laquerre

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Faut-il faire confiance à Santé Canada?

Publication: 19/09/2012 14:07

Le 11 septembre dernier, Radio-Canada rapportait les doléances du chercheur Alan Cassels, de l'université de Victoria concernant le fait que Santé Canada refuse de transmettre des données sur les inspections qu'elle mène dans les usines de fabrication de médicaments à l'étranger. Ce chercheur déplorait le fait qu'il était impossible de contre-vérifier les analyses du ministère sur la qualité des ingrédients utilisés dans ces usines et de connaître la fréquence des inspections.

Ce n'est pas le seul domaine où les décisions de Santé Canada sont fondées sur des considérations opaques. Les secteurs de l'alimentation et de l'agriculture en sont parfois des exemples probants. Cela est notamment le cas des substances autorisées dans l'élevage des animaux destinés à la consommation comme le chlorydrate de ractopamine.

Une substance controversée

Le chlorydrate de ractopamine est un additif alimentaire généralement donné sur prescription à certains animaux d'élevage, afin d'accélérer leur gain de poids ou de diminuer le taux de gras de leurs muscles. L'usage de cette substance est particulièrement controversé puisqu'il est interdit dans l'Union européenne, en Chine et dans une majorité d'États. En fait, seuls 27 pays, dont les États-Unis, le Brésil, le Mexique et le Canada approuvent son utilisation et tolèrent qu'un certain pourcentage de résidus se retrouve dans la viande offerte aux consommateurs.

Le 5 juillet dernier, la commission du Codex alimentarius, chargée d'établir les normes alimentaires internationales pour l'ONU, autorisait finalement, après un intense lobby américain et quatre décisions contraires, l'usage de la ractopamine dans l'élevage des animaux destinés à l'alimentation par un vote de 69 contre 67. La commission a autorisé des limites pour la viande de 10 microgrammes par kg de résidus dans les muscles, 40 dans le foie et 90 dans les reins, des seuils inférieurs aux normes américaines. Alors que la quasi-totalité des décisions de ce comité sont généralement prises par consensus, le dossier de la ractopamine y était bloqué depuis 2008. L'Union européenne a aussitôt dénoncé le fait d'adopter une décision à une voix de majorité et indiqué sa volonté de maintenir sa législation en vigueur. «Le codex est en voie de devenir un autre de ces organismes guidés par la politique et non plus l'organisme de consensus régi par la science qu'il avait l'habitude d'être», dénonçait alors le porte-parole de Consumer International, qui représente 220 organisations de consommateurs dans 110 pays.

Lorsqu'elle est absorbée, la ractopamine a concrètement le même effet que les hormones de stress, dilatant les vaisseaux et augmentant le rythme cardiaque. Selon diverses estimations, de 60 à 80% des cochons élevés aux États-Unis seraient nourris de cette substance. Au Canada, le pourcentage d'animaux nourris à la ractopamine est apparemment moindre, mais le flou persiste à l'égard du pourcentage d'animaux qui en ingurgite.

Pour sa part, l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA) approuve des mélanges alimentaires contenant respectivement 20g/kg pour les cochons et les dindons et 100g/kg de ractopamine pour les bovins. Des régimes de 6 semaines comportant de 0,0005 % à 0,003 % de ractopamine dans la ration alimentaire totale sont recommandés. Tout en l'autorisant dans l'alimentation des cochons, des bovins ou des dindons, l'ACIA met en garde « toute personne souffrant de troubles cardiovasculaires » afin qu'elle « évite toute exposition à cet aliment médicamenté ». Elle recommande également aux éleveurs de « porter des vêtements protecteurs, des gants imperméables et des masques anti-poussières pour mélanger et manipuler » la substance.


Des études parcellaires

La principale controverse entourant la ractopamine est, qu'en dépit du fait qu'elle soit autorisée au Canada comme aux États-Unis, les études sur ses effets physiologiques sont rares et parcellaires. Il en est de même sur les effets toxicologiques des résidus persistants dans la viande. Par exemple, aucun test n'a été mené en 2011 sur les 9.9 milliards de livres de viande de porcs produite aux États-Unis et, si 712 échantillons ont été prélevés sur les 11.7 milliards de livres de viande de bœuf, aucun résultat n'a encore été publié.

Les premiers tests ayant menées à l'approbation de la ractopamine le furent par Elanco, le fabricant du produit, sur des rongeurs, des cochons, des chiens et des macaques, puis sur 6 volontaires humains. Dans les deux années suivant l'approbation de la substance pour les porcs (1999), la pléthore de rapports concernant des effets secondaires importants sur leur santé et leur comportement, conduisit le gouvernement américain à demander à Elanco d'ajouter sur les contenants un avertissement à cet effet.

Le taux de porcs malades ou décédés suite à l'absorption de la ractopamine aurait été si élevé depuis 1999 qu'il a incité la Californie à adopter une loi interdisant la vente ou l'abattage d'animaux incapables de se déplacer par eux-mêmes. Cette loi a toutefois été invalidée en janvier 2012 à la demande des éleveurs, au motif que les états ne pouvaient adopter des lois allant à l'encontre des règles du gouvernement fédéral dans le domaine de la production d'aliments.

Elanco maintient encore qu'il n'y a pas de preuve que la ractopamine soit nocive pour la santé des animaux et des consommateurs lorsqu'employée telle qu'indiquée. Elle est appuyée par le comité international mixte sur les additifs alimentaires de l'Organisation pour les Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture et de l'Organisation Mondiale de la Santé (Joint FAO/WHO Expert Committee on Food Additives).

Leurs prétentions ont toutefois fait l'objet en 2009 d'une contre-analyse de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA), qui a notamment passé en revue les études menées jusqu'à ce jour sur des humains et d'autres mammifères et qui ont servi de fondement à la promotion de la ractopamine. L'AESA souligne notamment que l'étude sur menée sur 6 humains n'était pas initialement conçue pour fixer des seuils limites d'absorption et que son très faible échantillonnage n'est pas probant au niveau statistique.

Elle remarque de plus que l'un des sujets a dû se retirer de l'expérimentation suite à des problèmes cardiaques avant de recevoir la dose maximale prévue. L'AESA conclut que des études pharmacologiques plus poussées sont nécessaires pour conclure à l'absence de risques. Elle émet surtout des craintes relativement aux risques pour la santé des populations humaines plus vulnérables et soutient qu'il n'existe donc pas suffisamment de données probantes pour justifier un seuil maximal d'absorption et que le principe de précaution doit s'appliquer en l'espèce.

En commentant la décision des Nations Unies qui facilitera un recours des pays permettant la ractopamine devant l'Organisation mondiale du commerce, le ministre fédéral de l'Agriculture, Gerry Ritz, s'est déclaré heureux du résultat du vote qui créera selon lui « des débouchés à l'exportation pour les producteurs de porc et de bœuf du Canada.» En l'absence d'un processus de traçabilité et d'étiquetage des viandes vendues en Canada et considérant que la chair des animaux élevés aux États-Unis peut se retrouver dans une kyrielle de produits consommés au Québec, est-ce vraiment une bonne nouvelle pour les citoyens qui mangent encore de la viande ?

 
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