Paul Yanic Laquerre

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Paul Yanic Laquerre
 

À la recherche du continent de plastique

Publication: 27/04/2012 12:37

Le 2 mai prochain, la goélette du français Patrick Deixonne partira à la découverte de l'amas de déchets du Pacifique Est. Dans son périple, mené à partir de San Diego, l'explorateur sera guidé par deux satellites de la NASA, qui tenteront de l'aider à atteindre le cœur de cette masse. Le Français ne sera pas le premier à tenter l'expérience. Il imitera notamment les chercheurs des projets Kaisei et SEAPLEX qui, en 2009 et 2010, ont essayé de déterminer la configuration de l'agglomérat et ses conséquences sur la vie marine, tout en évaluant les techniques pour l'éliminer.

Une mixture à l'échelle planétaire

Situé au nord de l'archipel d'Hawaï, l'amas du Pacifique n'est que l'une des six masses de résidus qui se sont formées dans les principaux océans du globe. Les autres se trouvent respectivement au large du Japon dans le Pacifique Ouest, au centre de l'océan Indien, dans la mer des Sargasses au nord de l'Atlantique, ainsi que dans l'Atlantique et le Pacifique australs.

Beaucoup d'affirmations ont été galvaudées sur ces phénomènes. Les médias ont parlé de nouveaux « continents » ou de concrétions de déchets solides dérivant sur des milliers de kilomètres. L'image d'une plaque d'ordures atteignant « deux fois la taille du Texas » a été reprise à satiété. L'Agence France-Presse, qui a annoncé l'expédition prochaine de Deixonne, fait elle-même référence à « la découverte du 7e continent, gigantesque plaque de déchets plastiques flottant sur l'océan Pacifique et grande comme six fois la France. »

La réalité est tout autre. Oublions les amoncellements comme celui qui pollue la plage de Kamilo à Hawaï. Hormis quelques ordures comme des bouteilles, des semelles de souliers, des jouets, des morceaux de styrofoam ou des coffrets de DVD, la quasi-totalité des résidus retrouvés dans ces amas sont des particules de plastique microscopiques de moins de dix millimètres. Plutôt qu'à des « continents », on a donc affaire à une mixture de plastique translucide apparue suite à l'action des gyres océaniques, dans une zone des océans où les déchets flottants sont amenés par le mouvement de rotation des courants.

Selon le rapport de recherche de SEAPLEX, l'amas du Pacifique Est s'étendrait sur une distance de 3100 km au sein du gyre, dont la taille est évaluée par le Centre national des études spatiales (CNES) à 3,4 millions de km2. Une étude menée à partir d'un échantillonnage et publiée en 2001 dans le Marine Pollution Bulletin, établit quant à elle la concentration de déchets par km2 dans cette zone à 334 271 morceaux et à 5,1 kg de masse, six fois supérieure à celle du zooplancton, alors que le Programme des Nations unies pour l'environnement estime la concentration moyenne de particules de plastiques par km2 dans les océans à 46 000. Dans certaines évaluations, la mixture pourrait atteindre à quelques endroits plus de 20 mètres de profondeur. (Algalita Marine Research Foundation et Greenpeace)

Des ordures qui durent

C'est une évidence que les sociétés humaines produisent de plus en plus de déchets. Outre l'augmentation de volume qui est proportionnelle à l'augmentation de la population, la nature de ces nouvelles ordures est toutefois particulièrement problématique. Alors que les débris de nature organique sont soumis à la biodégradation, les polymères se décomposent plutôt en particules de plus en plus petites, sans que les molécules individuelles ne puissent être métabolisées efficacement par les êtres vivants. Le Programme des Nations Unies pour l'environnement évalue ainsi à 1 million et 100 milles le nombre respectif d'oiseaux et de mammifères qui meurent chaque année à cause du plastique océanique.

Selon une étude présentée en 2009 au 238e congrès national de l'American Chemical Society,, ces particules de polystyrène qui essaiment les océans peuvent à certaines températures libérer des substances toxiques, comme du styrène, qui affectent directement la santé des organismes marins. Les particules accumulent aussi des polluants comme le DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane), ou les BPC (biphényles polychlorés) et sont ensuite ingérées par les animaux vivants en surface, qui peuvent à leur tour être dévorés par des prédateurs. Que ce soit par ingestion directe ou par les contaminants qu'elles émettent, les particules de plastique affectent donc toute la chaîne alimentaire, du plancton aux oiseaux, en passant par les méduses, les poissons et les humains.

Une revue des études sur les déchets retrouvés en milieu marin de 1980 à 2001 montre que le plastique constitue 60 à 80% du total. Même si on évaluait en 1982 que les navires marchands immergeaient à eux seuls 639 000 contenants de plastique par jour, le plastique qui pollue les océans est vraisemblablement surtout d'origine continentale. Selon Greenpeace, 10% des 200 milliards de tonnes de plastique produit chaque an est jeté à l'océan et 70% coule au fond. Le reste est rejeté sur les plages ou capturé par les gyres océaniques.

Outre le fait de disposer adéquatement des résidus dans des lieux appropriés, la meilleure façon de limiter la pollution demeure évidemment la réduction à la source et la récupération. D'après les dernières statistiques disponibles, le Canada acheminait en 2008 à l'enfouissement 25 871 310 de tonnes de déchets, une proportion de 0,77 tonnes par habitant, légèrement inférieure à celle du Québec, qui enfouissait à lui seul 6 158 152 tonnes, pour 0,79 tonne par habitant. Lorsqu'on considère seulement les ordures ménagères, un Canadien jetait en 2007 deux fois plus de déchets qu'un Japonais ou un Finlandais. Le Canadien est ainsi passé d'une production annuelle de résidus de 510 kg en 1980, à 737 kg en 1995, à 894 kg en 2007.

Ces statistiques amenaient le Conference Board à décerner la cote « D » au Canada (de pair avec les États-Unis) pour sa performance à ce titre au sein de l'OCDE, dont la moyenne est de 635 kg par habitant. Bien que la quantité de plastique récupéré ait continuellement augmenté au Québec, passant de 51 000 tonnes en 1998 à 120 000 tonnes en 2008, la collecte sélective plafonnait à 28 000 tonnes en 2006 et 27 000 tonnes en 2008. Qui sait combien de particules de plastique océanique proviennent du Québec ?

Pour en savoir plus :

Le projet Kaisei

http://www.projectkaisei.org/index.aspx

Le projet SEAPLEX du Scripps Institution of Oceanography

http://seaplexscience.com/

Le projet 5 gyres :

http://5gyres.org/

 
Suivre Le HuffPost Québec