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Sortir de la matrice

10/04/2014 07:28 EDT | Actualisé 10/06/2014 05:12 EDT

À l'heure de la pensée unique, il importe de réhabiliter le sens commun.

L'univers informatique est binaire, réducteur puisque basé sur des permutations booléennes qui finissent par transformer toute valeur en son contraire. La permutation est affaire de changement de l'ordre des objets symboliques en cours de traitement. Et, dans cet ordre d'idées, il va de soi que l'ordre de la Polis virtuelle se maintient grâce à la maîtrise des séquences d'idées, de concepts ou de valences. Tout est affaire de séquençage.

Ceux qui ont commandé les travaux sur le séquençage de l'ADN s'intéressent de très près aux processus de survie (peu importe les milieux) et de reproduction (peu importe le modèle). L'ingénierie sociale - art de manipuler des usagers afin de contourner des dispositifs de sécurité - était une simple technique d'escroquerie au départ, mais, après avoir fait ses preuves, elle a été récupérée par ceux qui s'intéressent à l'art du consentement comme arme de neutralisation des opposants.

En science politique, l'ingénierie sociale est utilisée comme une pratique qui a pour but de modifier les comportements de segments de populations ciblés. Basée sur la logique formelle et la manipulation des algorithmes, l'ingénierie sociale a supplanté la propagande classique. S'alimentant à partir d'études comportementales, de statistiques fines et de modèles mathématique, cet art suprême de la manipulation et du monitorage des comportements table sur les affects avant toutes choses.

L'art d'imposer des choix qui n'en sont pas

Les stratèges péquistes - le Parti québécois ressemble au Parti socialiste français - derrière la fameuse charte des valeurs québécoises ont pris en compte certaines valences telles que l'inclusion ou l'exclusion, l'intégration ou le repli identitaire, les services de l'État se déclinant sur le mode de la neutralité ou les accommodements raisonnables, le respect des femmes ou la charia, etc. Bref, une suite de binômes appelés à être combinés, permutés et manipulés afin de produire un modèle de consentement chez certains secteurs de l'électorat.

Les opposants de la charte, aux premières loges les ténors du Parti libéral - l'équivalent de l'UMP en France - ont saisi la balle au bond en jouant les vierges offensées. Mais, les deux joueurs se sont vite adaptés à cet habile programme s'ingénierie sociale et ils ont fait dévié la joute politique à côté des véritables enjeux concernant le Québec dans un contexte où un traité de libre échange historique est en bonne voie d'être ratifié entre le Canada et l'Union européenne. Les libéraux se sont saisi des fondamentaux du thème de la xénophobie afin de tirer à bout portant sur un Parti québécois qui brandissait sa charte comme un outil fédérateur au service de la neutralité de l'état.

Curieusement, les principaux protagonistes de cette entreprise d'ingénierie sociale n'ont fait que remplir la case horaire du spectacle politique. Les libéraux ont joué leur carte de protecteurs des communautés culturelles, alors que le Parti québécois est revenu à la charge avec la question identitaire et ses déclinaisons sur l'échiquier des prérogatives de l'État. Rien de nouveau finalement. Toutefois, les stratèges péquistes ont induit un théorème nouveau : si les électeurs rejettent le concept de charte des valeurs, ils devront vivre avec une inflation croissante d'accommodements raisonnables.

La charte canadienne des droits et libertés permettant aux nouveaux arrivants de se dérober face à certaines exigences du gouvernement du Québec en matière d'intégration, les stratèges péquistes ont concocté leur propre charte afin de tirer la couverte de leur bord. Et, pourtant, le Québec n'ayant toujours pas ratifié la Constitution canadienne, il eu été plus pertinent d'esquisser une Constitution québécoise comportant un volet sur la neutralité de l'état au niveau des services rendus à la population. Les stratèges péquistes ayant, d'abord et avant tout, des visées électoralistes à combler, ils ont préféré jouer au jeu de GO.

La double contrainte

S'opposer à la charte équivaut à cautionner la montée de communautarismes qui empêcheront l'état de baliser l'intégration des nouveaux arrivants. Par contre, défendre becs et ongles la charte n'endiguera pas ces fameux communautarismes qui risquent, a contrario, de devenir encore plus virulents. Les électeurs n'ont pas de choix dans les faits : ils sont pris au piège d'une double contrainte (double binding).

Les artisans de cette campagne d'ingénierie sociale perverse se sont servis du binôme valeurs républicaines/intégrismes religieux à la manière des oligarchies politiques françaises. Il s'agit d'exclure les valeurs et comportements qui s'opposent à l'ordre républicain sous prétexte de préserver la paix sociale. Les fameux «droits de la personne» sont, invariablement, invoqués dans un processus de normalisation des valeurs acceptables et ... acceptées par les gardiens d'une «cité» qui n'est qu'une chimère en l'espèce.

Le libéralisme : dogme suprême

Le libéralisme, dogme suprême des droites affairistes et des gauches sociétales, préside aux dictats d'un marché qui ne tolère aucune entrave, si ce n'est que celles induites par des appareils d'État totalement instrumentalisés pour la cause. La matrice médiatique, suprême appareil de contrainte idéologique et programmatique, table sur des différences qui ne sont que des valences qui servent à relancer un processus de consommation qui s'apparente à un phénomène de consentement collectif. Le concept de différence fait consommer, il isole les consommateurs en monades - unités atomisées déconnectées de l'unité primordiale - afin de neutraliser les phénomènes d'appartenance à des sociétés d'ancrage.

Privé d'ancrage, le consommateur atomisé arbore des différences qui sont factices, puisque empruntées au catalogue des avatars disponibles sur les marchés «lifestyle». Tout est permis dans l'espace «républicain» du libéralisme occidentale. Ainsi, le voile islamique est-il encouragé comme «signe distinctif» qui s'inscrira dans une sous-catégorie comportementale sur le marché de la consommation des identités fabriquées et, par voie de conséquence, de nouveaux comportements fédérant des segments de consommateurs. C'est le concept de la Charia qui n'est pas acceptable - je ne questionne pas cet appareil conceptuel ici -, alors que les signes distinctifs d'une culture religieuse donnée ne poseront aucun problèmes. Peu importe si la jeune femme qui arbore un hijab le fait par conviction religieuse, volonté de provocation politique ou simple excentricité exotique ... voire nostalgique.

Le libéralisme admet tous les signes distinctifs, il les encourage même. Du moment que ces signes ne connotent pas des velléités d'insubordination aux dogmes du marché. Le marché exige la libre circulation des personnes, des marchandises, des idées, des concepts, des flux monétaires, du moment que les échanges soient liquides. Aucune verticalité n'est tolérée, sauf pour les opérateurs du marché et les oligarques qui président aux destinées de la cité.

Vanity Fair

Le chrétien, le musulman, l'athée, le bouddhiste, tous sont invités à arborer leur différence, du moment que personne ne manifeste l'intention de remettre en cause l'ordre politique dominant. Les stratèges du Parti québécois, qui sont des mondialistes consommés, savent tout cela et ils sont conscients que certaines communautés culturelles pourront être instrumentalisées en temps voulu. Les citoyens lambda qui font du lèche-vitrine sur la rue Sainte-Catherine, artère commerciale principale de Montréal, arborent leur différence culturelle ou religieuse comme autant de TAGS qui ne sont que des signes de reconnaissance sur le marché des valences de la consommation individualiste.

Bien trop préoccupés par la sortie des nouveaux «téléphone intelligents», les consommateurs de cette «cité liquide» arborent certains signes distinctifs pour se démarquer ou ... réclamer certains traitements de faveur. Mais, cette agora factice ne supportant aucun débat véritable, l'essentiel de toute cette mascarade consiste à donner le change pour sauver la face.

Chacun se réclamant de son propre petit royaume, les «minorités visibles» se recomposent au gré du marché des valeurs socioculturelles, dans un contexte où la différence fait vendre tout en suscitant de la controverse à défaut ... d'inspirer de véritables débats d'idées. S'il y a quelques communautés qui débarquent dans leur pays d'accueil avec l'idée de conquérir les autochtones, il s'agit bel et bien de cas d'espèce qui servent d'avatars pour une «révolution colorée» ou un autre type de perturbation du climat politique en place.

Il y a bien des nouveaux arrivants qui veulent le beurre et l'argent du beurre : conserver leurs anciennes habitudes socioculturelles, tout en rejoignant la masse des consommateurs replets. Mais, ils finissent, invariablement, par se fondre dans cette nouvelle «société d'accueil liquide» et ne conservent que des accessoires pittoresques vite labellisés par le système marchand. Il ne reste que les avatars, en lieu et place des nostalgies d'antan.

Manufacturer le consentement

Les habitants de la cité dévoyée du Québec ne savent plus à quel saint se vouer. Les Québécois de souche se sentent floués par ce marché de dupe. Les nouveaux arrivants montent aux barricades, persuadés qu'ils sont tenus en otage par une société d'accueil qui leur intime l'ordre de se départir de leur identité propre. Que faire ? Proposer un uniforme maoïste pour tout le monde ? Abolir tous les signes religieux distinctifs ? Et, pourquoi ne pas recomposer la société sur la base des accommodements raisonnables, tout le monde se servant dans ce grand buffet constitutionnel ?

Les stratèges péquistes savent très bien qu'il y aura toujours des différences socioculturelles en jeu, tant que les flux migratoires ne seront pas maîtrisés en conséquence. L'intégration des nouveaux arrivants étant tributaire du facteur temps, nul besoin d'être savant pour comprendre qu'il faut ralentir la cadence afin d'être en mesure de proposer un travail et des conditions de vie décentes à ces derniers. Le projet de charte des valeurs du Québec n'aura contribué qu'à relancer la dynamique opposant la société d'accueil aux nouveaux arrivants. Pourtant, il serait plus pertinent d'arrimer un authentique projet de libération de la société québécoise à l'adoption d'une constitution en bonne et due forme.

La donne politique vient d'être reformatée afin d'éviter que se fédèrent les vrais enjeux : sortir du paradigme du parlementarisme binaire une fois pour toute. Une société n'est viable qu'à partir du moment où elle assume les fondements de son essence ontologique. Cette essence se manifeste spontanément, sans l'aide d'aucune idéologie, puisqu'elle est le substrat de la maturité du peuple qui compose cette société. Il faut sortir de la matrice qui nous est imposée à tous les échelons du procès de la politique québécoise, canadienne et nord-américaine.

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