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«Je est un autre»

29/01/2015 09:39 EST | Actualisé 31/03/2015 05:12 EDT

Une réflexion éthique à propos de laïcité et des rapports conflictuels au sein de l'agora publique

Le génial poète Arthur Rimbaud a peut-être été le premier penseur de la modernité à s'interroger sur l'altérité, soit le rapport de soi aux autres dans un contexte où le langage ne s'apparente pas à une forme d'onanisme. C'est dans une lettre adressée à Paul Demeny, datée du 15 mai 1871, que Rimbaud lance le désormais célèbre « je est un autre », une proposition ontologique qui nous amène à considérer le sujet comme étant tributaire de son environnement. Il s'agit d'une remise en cause systématique de l'identité comme siège immuable de la personne et déterminant une causalité en béton armée, chaîne éthique des conséquences de nos actes.

Il ne s'agit pas, ici, de faire l'apologie d'une forme de schizophrénie ou d'inconséquence qui permettrait à un individu de se déresponsabiliser eu égard à ses actes. Loin s'en faut. Mais, tout tourne autour du cogito et de ses nombreuses représentations, c'est-à-dire du discours de la raison et de ses nombreux avatars qui ne sont pas toujours aussi raisonnables qu'il n'y parait.

Dans un contexte où les passions se déchaînent (avec l'aide de plusieurs « avocats du diable ») à propos de la place des religions au sein de l'agora publique, qu'il nous soit permis de remettre à plat une fraction du débat afin d'espérer y voir un peu plus clair.

L'identité et la différence

L'identité pourrait être comparée à un processus de coagulation qui permet à la personnalité de prendre forme, de s'affirmer et de prendre la parole en société. La différence, elle, concerne l'écart qui se manifeste entre plusieurs identités sur la place publique. Même ceux qui se réclament de la même identité (laïcité, religion, athéisme, etc.) réalisent, lorsqu'ils ne sont pas fanatiques, que leurs congénères ne pensent pas nécessairement la même chose qu'eux.

Or donc, professer qu'une religion constitue la meilleure façon de se relier à Dieu - ou à un principe supérieur - correspond à un acte de foi et n'engage que celui ou celle qui le formule. A fortiori, la profession de foi des croyants n'empêche pas d'autres intervenants - croyants ou pas - d'épiloguer sur les tenants et les aboutissants de cette foi par le biais de la théologie, de l'exégèse ou de la philosophie des religions.

Or donc, se sentir interpelé par la foi, s'interroger sur ce phénomène ou entreprendre une dissertation sur cette question ne constitue pas une radiographie de votre être intime, de votre persona. Votre identité se modèlera en fonction de votre milieu socioculturel, de vos études et de votre parcours de vie, tout cela en conjonction avec votre tempérament et le niveau de lucidité qui tempère vos convictions. Vous deviendrez, conséquemment, l'avocat de la chose religieuse, de la laïcité, ou des deux, en fonction de votre vécu et de son impact sur vos affects.

Nous sommes notre famille, notre passé et une partie des individus qui nous entourent.

L'individu et la communauté

J'ai particulièrement apprécié le dernier texte du professeur Michel Seymour mis en ligne, tout dernièrement, sur le Huffington Post Québec. Sans pour autant agréer avec toutes ses positions, je lui suis redevable de souligner qu'une personne se constitue en fonction de son environnement et que blasphémer certains de nos concitoyens revient à porter le couteau en plein cœur de leurs valeurs les plus intimes. Seymour pointe du doigt cet individualisme patenté de la postmodernité, sorte de dé pipé qui permet à ses émules de prétendre s'affranchir de toute appartenance communautaire. Nous ne parlons pas de communautarisme, ici, en tout cas ce n'est pas mon propos.

Toutefois, le moment critique apparaît lorsque se pose la question de l'influence de notre communauté d'ancrage et de nos rapports avec d'autres communautés qui partagent le même espace public. Par analogie, on pourrait s'inspirer de l'analyse de l'espace public dans le domaine du design d'aménagement et de l'architecture.

Ainsi, plusieurs théoriciens britanniques se sont interrogés sur la façon de « qualifier » le rapport de l'intime avec l'espace public. Cette approche les a poussés à mettre de l'avant des termes tels qu' « espaces privés », « espaces publics », « espaces semi-privés » et « espaces semi-publics ». Cette approche s'inscrit à même la notion capitale d'« urban fabric », soit de tissu urbain, c'est-à-dire d'un mécanisme d'agrégation du construit avec l'espace public. Évidemment, certains de mes contradicteurs diront que cette approche anglo-saxonne procède de la même philosophie qui nous a menés jusqu'au fameux communautarisme. C'est à discuter ...

Le langage et ses avatars

Toujours est-il que, si un individu forge sa personnalité et ses convictions en rapport avec son milieu d'ancrage, il demeure que sa « carte mentale » sera modifiée dès qu'il entreprendra un dialogue avec des membres issus d'autres communautés. C'est ce que le grand philosophe - et théologien protestant - Paul Ricoeur démontre en utilisant le concept-clef d'altérité. L'« altérité » s'est notre rapport aux autres et, par voie de conséquence, la fiabilité de nos convictions et, à fortiori, l'impact de la réflexion des autres sur le « déroulé » de notre pensée.

D'où mon idée de broder ce texte autour de ce paradoxal « je suis un autre ».

Le langage est, donc, un outil à double tranchant. Affirmer quelque chose c'est se positionner quelque part et, in extenso, permettre à autrui de nous affubler d'une intention quelconque. «Je pense, donc je suis» ? Oui, mais on serait tenté de dire : tu n'es peut-être pas celui que tu crois, puisque tes pensées sont imbriquées avec celles d'autrui. Et, c'est ici que je touche au point capiton de cet exposé.

Il peut être tentant de traiter les tenants de la laïcité de «laïcards» (ce que j'ai d'ailleurs fait dans un de mes textes), les imams de «babouchologues», les catholiques de «grenouilles de bénitiers» et ainsi de suite. Pointer du doigt - de manière comique, ironique, respectueuse, ordurière ou suffisante, peu importe - les convictions d'autrui ne suffit pas à «démasquer» l'être véritable qui s'y cache. Avant de partir en croisade au nom d'un idéal ou de fustiger un mal «réel ou fantasmé», qu'il nous soit permis de nous questionner sur l'identité de nos semblables. Ce qu'ils professent n'est pas nécessairement tributaire de leurs convictions profondes et ces dernières ne représentent peut-être pas leur persona de manière intégrale (je n'ai pas dit «intégriste», ici).

La liberté de parole

C'est tout l'intérêt de prendre conscience du rôle prépondérant des avatars (masques et subterfuges qui brouillent la communication) au cœur des débats publics qui peuvent envenimer la «vie en société». On ne peut pas interdire une parole, ou un prototype de pensée, à l'intérieur de l'agora publique sous prétexte de préserver un « vivre ensemble » qui n'est qu'une habile manière de « manufacturer du consentement ». Notre consentement pour que la véritable liberté d'expression soit éradiquée une fois pour toutes.

Le rôle de l'état c'est de préserver l'intégrité du domaine public et de garantir la sécurité des citoyens. Mais, lorsque nos gouvernants se mettent à policer les débats publics, sous prétexte de prévenir que certains n'expriment des pensées «nauséabondes», ils se comportent en procéduriers au service d'une abominable dictature des esprits. Et, partant, ils contribuent renforcer les assises de cette «démocratie de façade» qui n'est qu'une chimère en l'espèce.

Nos dirigeants sont en train d'embrayer à la vitesse supérieure, bien au-delà de la rectitude politique, forçant nos sociétés à foncer sur des cibles qui ont été identifiées il y a déjà belle lurette. Cette folle course en avant représente, à mon humble avis, la croisade d'une laïcité qui s'apparente à une «contre-religion», pour reprendre les paroles de l'ancien ministre français de l'Éducation, Vincent Peillon. L'État n'a pas pour rôle de se positionner pour ou contre la religion ou un système de pensée en particulier. Son rôle consiste à être neutre, cela afin de préserver le droit de chacun de prendre part aux débats publics.

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