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Bitcoin: les jeux de la politique et de l’argent

«Le bitcoin n'est plus la technologie disruptive rêvée par quelques geeks rêveurs et idéalistes.»

09/12/2017 07:00 EST | Actualisé 09/12/2017 07:00 EST
Allexxandar via Getty Images

L'instrument financier qu'est devenu le bitcoin et, dans son sillage bon nombre de cryptomonnaies, s'éloigne irrésistiblement du caractère utopique et candide de l'idéologie des premiers temps. C'est une sorte de loi universelle que les idées de cité idéale, de communauté pure et de comportements altruistes cèdent très vite sous le choc de réalités qui se nomment : recherche du pouvoir, soif d'argent et impérium des idées.

La montée actuelle des cours du bitcoin montre que la soif d'argent est devenue le moteur numéro 1 de l'esprit bitcoin. Mais, il faut aller au-delà : derrière le rideau de fumée du fric, le « bitcoiner de base » suit un chemin dont il ne perçoit pas tous les enjeux.

Les récentes tragi-comédie sur les fourches « forks » qui ont alimenté la chronique de l'univers bitcoin jointes à l'explosion des cours sont des indices forts d'une véritable révolution : le bitcoin n'est plus la technologie disruptive rêvée par quelques geeks rêveurs et idéalistes.

Quand la démocratie est totale et mathématique

Reprenons la « mantra » bitcoin : supprimer le détournement de la production monétaire par les banques en la confiant dans des conditions très strictes à des processus mathématiques collaboratifs. Grâce à ces procédés et à des méthodes cryptographiques donner à tous ceux qui adhérent au projet bitcoin les moyens de compenser leurs dettes et leurs créances anonymement, indépendamment des frontières et des zones monétaires. Confier à une « communauté » d'adhérents, de mineurs, utilisateurs, la mise en œuvre, la pérennité et l'évolution des systèmes fondés sur un mode sécurisé de tenue de fichier. Comme le dit un fan dans un langage crypté : « il s'agit de code open source et de communauté de codeurs ».

Tout ceci s'oppose donc aux processus antérieurs où les banques sont à la fois les compensateurs, les tiers de confiance sur qui reposent les éléments clefs du fonctionnement des monnaies, et qui contrôlent tout des opérations, des utilisateurs et de leurs comptes.

On a beaucoup dit que, dans le système bitcoin, règne une démocratie fondée sur l'adhésion et le calcul. Plus il y a d'utilisateurs et de mineurs, plus il y a d'opérations et plus la monnaie cryptée devient inattaquable et indépendante.

Le système n'est pas un tabou même si la blockchain et son environnement de règles, protocoles et algorithmes a des airs de « tables de la loi » ! Le logiciel peut être adapté, mis au goût du jour, amélioré pour gagner en sécurité et en productivité. Et là aussi, c'est un processus démocratique.

Quand la « communauté » bitcoin se déchire

On a commenté le côté sectaire de l'entreprise bitcoin qui oppose prophètes, garants de l'inspiration d'origine et « évolutionnistes » prêts à transiger avec les principes pour accroître les conversions et aux « traders » ne se soucient que de s'enrichir paisiblement.

Les difficultés du bitcoin viennent de son succès. Imaginez un système ferroviaire fraîchement installé : il est si apprécié qu'il sature avec ce que cela comporte de ratés, de retards, d'incidents voire d'accidents. Il faut le repenser.... Et voilà que les ennuis commencent.

Aux combats sur les objectifs et sur les principes, il faut ajouter les attentes économiques ou idéelles des différents membres de la « communauté ».

Nombreux sont ceux qui trouvent que le système a donné satisfaction : il suffit d'augmenter les prix des billets, la saturation diminuera et les bénéfices augmenteront.... Il faut penser aussi à certaines villes, portions de l'infrastructure qui ne génèrent pas un trafic important. Pourquoi tout changer ? Des ajustements à la marge suffiront. On trouve les tenants du transport pur, le vrai celui des débuts, celui qui doit permettre de changer le monde : le transport total pour tout le monde, tous les besoins, toutes les facultés contributives, à la demande ou sur horaires. Ceux-là, veulent un vrai changement global dans le but de maintenir les idéaux du début.

Descendons d'un cran. Aux combats sur les objectifs et sur les principes, il faut ajouter les attentes économiques ou idéelles des différents membres de la « communauté ». Elle s'est fractionnée comme on l'a vu, mais d'autres considérations sont à prendre en compte : les « mineurs », par exemple, au début, cohorte des « premiers adeptes », il leur suffisait d'un ordinateur un peu puissant. Mais, la compétition fait rage. Des « sous-communautés de mineurs » mettent leurs moyens en commun. Ils luttent contre des industriels qui ont créé de véritables « fermes à bitcoins ». Ils se battent pour leur gagne-pain !

L'Argent et la politique contre les purs « bitcoiners »

Voulez-vous simplifier le mode de production des bitcoins et leur intégration dans la fameuse « chaine de blocs ». C'est simple : changez l'algorithme qui sous-tend la « proof of work ». Simple ? Vous plaisantez à double titre : vous ruinez tout ce qui fait la force de ce nouveau tiers de confiance via les formules de jeux et puzzles informatiques et vous contrariez le business model des mineurs : ils n'existent que s'il y a de l'algorithme à mouliner ! Pas ou moins d'algorithme signifie, moins, beaucoup moins de commissions.

Ils n'ont pas vraiment envie de changer de protocole ou d'algorithme tous les ans sous prétexte que le réseau bitcoin est un succès : le vrai succès ce sont les cours du bitcoin c'est-à-dire leurs marges bénéficiaires et les commissions fondées sur de solides « POW » qu'on calcule longuement. Les « nœuds » craignent aussi que les rémunérations ne couvrent correctement leurs besoins en électricité. Les développeurs-codeurs ont des exigences...Le bitcoin a ses ouvriers, ses petites-mains qui s'inquiètent pour leur pouvoir d'achat.

L'argent divise, les ambitions politiques creusent encore davantage les divisions : le système qui se voulait universel est au centre de préoccupations de plus en plus locales, de plus en plus géopolitiques.

Lors d'une réunion à New York, en juillet 2017, un consensus s'était forgé, pour apporter les changements utiles, mais si peu solide, qu'il a été aussitôt remis en cause, bloquant le vieux système dans un statu-quo. Doit-on y voir l'émergence de conflits « nationaux » ?

La majeure partie des bitcoins est produite par la Chine. Le Chinois Bitmain contrôle plus de 30 % de la puissance informatique du réseau Bitcoin. On ne peut pas faire comme si on ne savait pas que le gouvernement chinois est intervenu à plusieurs reprises pour limiter les frais pris par les grands intervenants locaux sur les consommateurs et pour empêcher que le système bitcoin soit un moyen de contourner des restrictions à l'exportations de capitaux.

Les jeux troubles, les double-jeux, les trahisons commencent à faire partie du jeu politique.

Parmi les opposants les plus déterminés au consensus de New York, on doit compter justement sur toute une série de places financières asiatiques dont Singapour, Hong Kong... (au fait, où est l'Europe dans cette histoire ?). Or, le board de la fondation Bitcoin est essentiellement anglo-saxon, voire majoritairement américain.

Les jeux troubles, les double-jeux, les trahisons commencent à faire partie du jeu politique « Bitcoin » et « monnaies cryptées ». Ajoutons à cela, une illusion collective : comment peut-on simplement imaginer que des Etats souverains vont accepter et de perdre leur pouvoir fiscal et leur pouvoir monétaire dont l'histoire a montré qu'ils étaient étroitement, si ce n'est totalement, liés.

La politique est sur le point de faire une entrée remarquée dans l'univers bitcoin.

Pascal Ordonneau est l'auteur de Monnaies cryptées et blockchain - La confiance est-elle un algorithme?

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