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Non, la misandrie n'est pas une maladie infectieuse du côlon...

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... À moins de retirer son accent circonflexe au mot «colon» et de lui attribuer le sens péjoratif québécois d'étroit d'esprit, et d'en conserver la forme tant féminine que masculine, sans toutefois négliger une connotation allusive au féminisme radical. La misandrie, en bref, la haine ou le mépris envers la gent masculine, ne doit donc pas se voir confondue avec la dysenterie, qui correspond à la définition contenue dans le titre de cette chronique. Mais combien connaissent le sens, comme l'existence d'ailleurs, de ce mot lugubre et peu usité? La misandrie représente-t-elle un phénomène nouveau, résultant de la remise en question du rôle des hommes, perçus et dénoncés depuis près d'un demi-siècle comme des oppresseurs génétiquement programmés à perpétuer l'asservissement de la gent féminine, naturellement encline au bien et au dévouement envers son prochain?

Dans son essai phare sur la question, intitulé en toute simplicité La misandrie, Patrick Guillot explore de façon très documentée et dans un langage précis et circonspect l'évolution de cette déviance à travers les siècles, les courants de pensée qui en sont résultés et ses principaux porte-parole. Guillot possède à fond son sujet puisqu'il étudie depuis une quinzaine d'années «les stéréotypes et les identités de genre, de même que les différentes formes de sexisme». Il est également l'auteur de Quand les hommes parlent (2002), La cause des hommes (2005) en plus d'avoir créé le site portant le même titre.

Dès les premiers chapitres du livre, le lecteur ne tarde pas à découvrir que la misandrie, qui peut être ressentie ou professée autant par des hommes que par des femmes, s'étend bien au-delà d'une simple affaire de sentiments négatifs, ou d'aversion obsessive: il s'agit également d'un amalgame hétéroclite de théories où l'idéologie la plus subjective tient lieu de science, qui entend démontrer l'infériorité globale des hommes et la suprématie déterminante, à défaut d'être victorieuse, des femmes. «Dans nos sociétés, explique l'auteur, la culture misandre est assez forte pour influer négativement sur les rapports entre les sexes, la condition paternelle, les lois, le fonctionnement de la Justice, les conceptions de la lutte contre les violences ou de l'éducation.»

Misandrie : un concept... moyenâgeux ?

Les premières manifestations de la misandrie remontent aussi loin qu'au Moyen-âge, en France notamment, et prennent dès lors un tour théologique présentant les femmes comme la personnification divine de l'excellence sur terre tandis que l'homme, on s'en doute, incarnera ce que l'être humain recèle de plus vil. Un certain Agrippa, philosophe, médecin et alchimiste, interprétera le Nouveau Testament selon ce douteux éclairage: «Par qui le Christ est-il trahi, vendu, acheté, accusé, condamné, martyrisé, crucifié, mis à mort? Par des hommes, uniquement par des hommes. (...) Mais qui l'accompagne lors de la mise en croix? Qui lui fait cortège auprès du sépulcre? Des femmes.»

Oubliant que Jésus était un homme, d'autres idéologues iront jusqu'à accorder aux femmes un statut messianique, opposé à une culture présentée comme exclusivement destructrice, celle des hommes. Les femmes se verront associées à une pléthore d'actions d'éclat tandis que les hommes ne seront rendus responsables que d'actes ignobles devant «l'histoire». On attribuera même aux femmes les progrès artistiques et scientifiques du temps, malgré l'évidence de l'apport masculin, et jusqu'à une courage guerrier supérieur. La beauté du corps féminin sera présentée comme le reflet d'une âme supérieure. Cette tendance manichéenne, regroupant une profusion de textes d'auteurs, féminins comme masculins, la plupart inconnus du grand public, traversera les siècles. Guillot en identifie plusieurs courants.

L'une de ces idéologues, Céline Renooz, considérée par l'auteur comme misandre matriarcale, à l'instar d'Anne Léal et Françoise d'Eaubonne, ira jusqu'à créer au 19e siècle le néologisme de «néosophie», désignant selon elle la science primitive féminine détruite par la fausse science, celle des hommes. Cette approche s'inscrit, on s'en doute, dans une perspective morale ou moralisatrice: «Quand c'est la femme qui domine et fixe la loi morale, cette loi est empreinte d'une haute justice, d'une suprême élévation d'idées, elle est dégagée de tout intérêt personnel.» Quant à l'homme, il «ne vient pas du singe, il y va.» Que dire de plus...

Il serait difficile de traiter de misandrie sans évoquer le cas si particulier de Valérie Solanas, auteure du Scum Manifesto, diatribe incendiaire qui demeure, précise Guillot, le texte misandre «le plus édité, le plus référé, le plus connu au monde.» En voici sans doute l'un des passages les plus cités: «Le mâle est un accident biologique: le gène Y (mâle) n'est qu'un gêne incomplet, une série incomplète de chromosomes. En d'autres termes, l'homme est une femme manquée, une fausse couche ambulante, un avorton congénital.» Solanas se démarque par un discours fortement guerrier, mais marginal: la mise en esclavage ou l'élimination pure et simple des hommes y est clairement revendiquée.

L'âge d'or de la misandrie victimaire

Sous la plume de Guillot, d'autant plus redoutable qu'elle demeure sobre et pondérée pour livrer un portrait sans complaisance de la misandrie dominante actuelle, celle que nous connaissons depuis plus de 40 ans. Ses paramètres demeurent aussi évidents, pour ceux qui étudient le phénomène, que tenus sous silence, au plan médiatique.

En premier lieu, l'humanité, séparée en deux clans, soit les hommes oppresseurs, et les femmes, inévitablement leurs victimes privilégiées, se trouvent étroitement liés en une lutte incessante. Un tel contexte rend impérative la nécessaire protection des femmes, êtres aussi humanistes que vulnérables, par les institutions et ce, en fonction de valeurs dites «féminines» de compassion, de dévouement, d'écoute, de don de soi, tout à fait étrangères au monde des hommes, encore et toujours tournés quant à eux vers la violence, le vice, le pouvoir autocrate et donc la volonté d'écraser.

Cette tendance naturelle à nuire fait des hommes de piètres parents, selon cette idéologie hostile, d'autant plus qu'ils n'aiment pas leurs enfants et que leur rôle de géniteur, pour déterminant qu'il soit, reste modeste en efforts une fois comparé à la grossesse de leur partenaire. Ajoutez à cela qu'ils demeurent bien évidemment de piètres éducateurs, et vous comprendrez pourquoi il est «légitime» d'exclure les pères de la sphère familiale, ce à quoi les systèmes judiciaires occidentaux s'emploient avec une délétère efficacité.

Aussi, pourquoi miser sur l'avenir d'êtres aussi douteux? L'école doit prioriser les filles et tout discours dénonçant la responsabilité de l'État dans le décrochage masculin devient suspect. Au Québec, le Conseil du statut de la femme invoque justement la négligence des pères et les stéréotypes sexistes (sic !) comme raisons de la contre-performance des garçons.

Complot patriarcal et violence faite aux femmes

La théorie du complot patriarcal connaît son apothéose au point où l'État intervient à hue et à dia afin d'instaurer une parité cosmétique dans toutes les sphères d'activité, à l'avantage exclusif des femmes, bien sûr. Guillot dénonce ce mythe voulant que les hommes ne cessent de comploter contre les femmes, leur imposant leur «domination masculine», la «double journée» au travail et au foyer et le «plafond de verre», qui leur bloque inexorablement l'accès aux postes d'importance.

Est-il besoin de rappeler que, dans cette perspective déjantée, la violence, unidirectionnelle, n'est exercée naturellement que par les hommes contre les femmes. Tout postulat établissant une présumée violence de la part des femmes envers les hommes relève de l'hérésie antiféministe.

En conclusion...

Selon Patrick Guillot, il ne faut jamais oublier que le sexisme vise autant les femmes que les hommes, la misandrie n'étant que la variante qui touche ces derniers. Il demeure cependant patent que le sexisme occidental a fait désormais de l'homme sa victime de prédilection même si les deux sexes, finalement, ont beaucoup à perdre d'un tel état de fait. Dans cette perspective, c'est à l'auteur lui-même que je laisserai le mot de la fin:

«Finalement, misogynie et misandrie victimaire se retrouvent en parfait accord au moins sur une idée, celle de la présumée faiblesse féminine. Une seule, mais, pour l'une comme pour l'autre, d'une grande efficacité. Le mythe de la "faible femme" permet aux misogynes de prôner la mise à l'écart des femmes de la vie publique. Et il permet aux misandres de leur assigner la place de la victime dans leur relation aux hommes, représentants présumés de la force.

Ainsi apparaît l'artificialité des clivages communément admis. Les deux sexismes ne sont pas dans une relation d'antagonisme absolu. Au contraire, ils associent de manière implicite la même détestation des deux genres, autrement dit de l'humanité. Le véritable clivage est entre sexistes et antisexistes authentiques. Et les vrais antisexistes sont ceux qui dénoncent les deux sexismes, indifféremment.»

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