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Les 13 commandements du consommateur de médias

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Les médias dans leur globalité sont en crise. Un cercle vicieux s'est ainsi installé depuis longtemps maintenant vis-à-vis du contenu : les articles courts et les faits divers sont les plus lus, regardés et écoutés, les budgets dédiés à l'investigation sont donc réduits, ce qui à la fois éloigne les adeptes de ce type de contenus vers d'autres sources parfois douteuses, mais cela pousse aussi les journalistes de qualité à déserter la profession. Les titres abusifs se multiplient afin de capter l'audience, les journaux redoublent d'efforts en SEO, certains cachent à peine la publication des articles sponsorisés et les contenus extra-informatifs sont de plus en plus présents afin d'attirer une autre audience.

Si les médias ont leurs responsabilités, les lecteurs et auditeurs en ont tout autant. Notre comportement a en effet des conséquences directes sur la façon dont les journaux fonctionnent. Si les faits divers prennent plus de place, nous avons aussi une responsabilité. Si les clickbaits se multiplient, c'est parce que nous cliquons. Si les rumeurs sont toujours plus relayées, c'est parce que nous les suivons sans nous poser de questions.

Puisque nous avons une influence sur les médias, voici donc un petit guide destiné à pousser les lecteurs et auditeurs à mieux se comporter vis-à-vis des médias. Et si ces derniers sont intelligents, ils adapteront leur stratégie en fonction de ce comportement.

1. Des chiffres tu te méfieras.

Prenez du recul sur les chiffres que l'on vous donne, en particulier les pourcentages. Une hausse comme une baisse sur une courte période ne signifie rien si l'on ne dispose pas des anciens niveaux de croissance. Préférez donc les analyses à long terme qu'à court terme.

Bien entendu, le cas de l'évolution du chômage est l'un des plus représentatifs. Dans de nombreux pays, les gouvernants n'hésitent ainsi pas à annoncer que la courbe du chômage tend à s'inverser. Qu'est-ce que cela signifie ? Une baisse ? Pas du tout. Juste une hausse, mais moins importante. En somme, l'augmentation du chômage est inférieure à ce qu'elle était auparavant. Un peu comme si sur la route après être passé de 100 à 120 km/h (+20), vous passez ensuite à 130 km/h (+10). Pas de problème, ça monte moins vite, soyez rassuré.

Concernant les chiffres statistiques (audience, abonnés sur les réseaux sociaux, ventes, etc.), pensez que certains d'entre eux sont faussés, soit du fait d'une mauvaise méthodologie, soit tout simplement d'une manipulation. Il n'est par exemple pas rare que les chiffres de «ventes» d'un livre soit en réalité ceux «distribués» aux libraires, ce qui n'a rien à voir, puisqu'il peut dans certains cas y avoir énormément de retours. La même logique s'applique pour les jeux vidéo, les CD, mais aussi des produits technologiques (smartphones, tablettes...).

Autre exemple, pensez que de nombreuses personnalités sur les réseaux sociaux, parfois suivies par des centaines de milliers voire des millions de personnes, ont en réalité une influence bien moindre qu'on ne le pense. Tout simplement parce que de nombreux abonnés sont soit morts, soit faux. Concernant le cinéma, il n'est pas rare que les chiffres du Box Office soient exagérés dans le but de donner un nombre rond. Certains n'hésitent ainsi pas à annoncer x millions d'entrées alors qu'ils n'ont pas encore atteint en réalité ce total. Enfin, du côté des résultats financiers, il arrive que certains médias, dont des agences de presse comme l'AFP et Reuters, se trompent et lisent mal les bilans. Mieux vaut alors aller à la source et lire vous-mêmes les bilans si l'amoncèlement de chiffres ne vous fait pas peur.

2. Des sondages tu douteras.

Pour vraiment apprécier un sondage à sa juste valeur, quatre grands critères doivent être connus.

1. Qui a commandé le sondage et dans quel objectif ? S'il s'agit d'un parti politique et que les conclusions du sondage vont bizarrement dans son sens par exemple...

2. Combien de personnes ont été interrogées : si c'est juste 50, ce sondage ne vaut rien. Un minimum de 1000 est demandé, et plus n'est pas du luxe.

3. Comment ont été précisément posées les questions : selon la tournure des questions, les réponses peuvent changer. Il convient donc de se renseigner sur la façon dont ont été posées les questions avant d'émettre tout jugement sur les réponses.

4. Comment ont été récoltées les réponses : ont-elles été imposées ou les réponses étaient-elles libres ? Bien entendu, d'autres critères sont aussi à prendre en compte, comme le moyen de questionnement (en face à face, sur Internet, par téléphone, etc.). On peut aussi penser que pour les sondages de vive voix (face à face ou téléphone), certaines réponses peuvent être «soufflées» si le sondé bloque sur une question. Mais cette information est assez difficile à connaître.

Quoi qu'il en soit, outre les points ci-dessus, il faut toujours se rappeler que les sondages ont une certaine marge d'erreur (entre 1 et 5 points selon le nombre de sondés). Bien entendu, évitez les sondages basiques 100 % internet qui ne prennent pas en compte la diversité de la population. Les résultats de ces questionnaires ne valent pas grand-chose non plus. Qui plus est, prenez garde à ce que certaines questions ne soient pas posées à une part minoritaire des sondés, par exemple 100 personnes parmi les 1000 interrogées. Cela augmente immédiatement les marges d'erreur. Enfin, préférez le croisement de plusieurs sondages différents avant de vous faire un avis.

3. La pluralité des points de vues tu aimeras.

Prenez du recul sur tous les articles où seul le son de cloche d'une partie est donné. Attendez d'en savoir plus et d'obtenir l'avis de toutes les parties avant de juger quoi que ce soit. Dans la même logique, multiplier les sources et les médias, même si cela prend du temps, est évidemment un plus.

4. La précision dans le droit tu adoreras.

Prenez du recul sur les «analyses» des journalistes généralistes sur les jugements des tribunaux. Préférez les articles et analystes publiés par des juristes ou des journalistes ayant eu une formation en droit. Préférez aussi la lecture complète du jugement. Il est en effet très facile de «juger» à mal une affaire sur la base unique d'articles simplifiant une affaire en réalité complexe et aux détails cruciaux. La justice prenant en compte, elle, le moindre détail pour alourdir ou alléger une peine, il est donc primordial de se renseigner sur lesdits détails.

Notez que cette logique fonctionne aussi pour les publications scientifiques et bien d'autres domaines encore.

5. Les clickbaits tu boycotteras.

Ils se multiplient, surtout sur Internet. On les appelle les clickbaits et ils ressemblent à ça : «Devinez ce que le premier ministre a dit lors du dernier colloque sur l'environnement». Alors que les bons journalistes titrent sur les paroles du premier ministre, les mauvais, eux, vont vous pousser à cliquer avec un titre ultra racoleur. Boycotter tous les médias s'adonnant à ce type de titre est indispensable et sain. Dans le cas contraire, voyant l'audience que cela génère, tous les journalistes cèderont à cette facilité...

6. Les titres sans réponse tu haïras.

Assez proches des clickbaits, les titres à question ou information sans réponse sont aussi une plaie dans le journalisme. On peut bien entendu l'utiliser dans certains cas bien précis, mais là encore, certains en abusent. Cela peut être un chiffre, une date, un lieu, un nom, etc. Des exemples concrets ? Un Clic de Moins, un excellent compte Twitter qui recense les titres abusifs des médias, en a une pelleté. Voici quelques titres choisis au hasard parmi ses dernières sélections : «Atari : une date pour le documentaire sur les cartouches E.T. enterrées» (Gameblog) ; «Les fantasmes sexuels anormaux existent-ils ?» (Le Figaro)

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Photo de garryknight. (CC BY-SA 2.0)

7. L'absence du conditionnel, tu abhorreras.

«Exclu ! Les caractéristiques du prochain iPhone !». Pas de chance, ce titre alléchant renferme en réalité une traduction bancale d'un site chinois inconnu qui «pense» avoir une source assez sûre pour lui donner des informations sur le prochain iPhone huit mois à l'avance. Plus globalement, boycotter les médias qui n'usent pas du conditionnel quand ils doivent le faire, que ce soit dans le titre ou dans l'article (ou à la radio ou la télévision bien entendu). Affirmer quelque chose dont on n'est pas certain est équivalent à un mensonge. Qui plus est, cela s'oppose totalement à la Charte de Munich.

8. Les articles sans source tu éviteras.

De nombreux médias «oublient» bizarrement de citer leurs sources. Pensant avoir une sorte d'exclusivité sur l'information, comme s'ils avaient peur d'être copiés par des concurrents ou pire être contredits par leurs propres lecteurs/auditeurs, certains journalistes ne «sourcent» jamais leurs informations. Boycottez-les, tout simplement, c'est un manque de respect évident.

9. Les intégrales, tu vénèreras.

Sauf exception, lorsqu'une personne est interviewée ou fait un discours, seule une partie est reprise par la presse. Et prendre une phrase hors de son contexte est certainement ce qui se fait de pire en matière de manipulation journalistique. Il peut ainsi arriver que l'on fasse dire tout et son contraire à une personne uniquement en tronquant ses propos. Je l'ai personnellement remarqué plusieurs fois avec des conférences de presse de sportifs, diverses entrevues ou encore des communiqués et discours de personnalités. Certains journaux ou encore des associations n'hésitent ainsi pas à falsifier les propos d'origine afin de nous manipuler. Prenez garde.

Préférez donc les contenus dans leur intégralité, même si là encore, cela peut être long, au moins ici, vous disposerez de la «vérité». Ces intégrales sont souvent disponibles à la source, c'est-à-dire sur les sites officiels, les blogues des personnalités, les sites gouvernementaux, etc. Pour les conférences de presse qui ne sont pas retransmises à la télévision en direct et qui ne sont pas retranscrites, il faut parfois un peu chercher, mais il arrive que certains sites Internet diffusent le contenu après coup.

10. Les traductions, tu douteras.

À l'instar des interviews et discours tronqués, il arrive parfois, pour ne pas dire souvent que les communiqués ou paroles d'un étranger soient mal traduits et par conséquent faussés. Si pour l'anglais, cela arrive de moins en moins du fait d'une maitrise plus générale de la langue - cela n'empêche pas que des «erreurs» de traduction soient commises - pour les langues plus «exotiques», la chanson est différente. Ces derniers temps, les informations venant de Russie, de pays arabes et d'Asie sont ainsi particulièrement touchées par le phénomène dit de «traduction foireuse» @ moi-même.

Ici, contrairement aux intégrales dans notre propre langue, il peut être complexe de savoir qui nous manipule et qui nous propose la traduction la plus fidèle possible. Pour cela, il faut donc connaître des médias «sûrs», un minimum «objectifs» et comptant des spécialistes dans la langue visée.

11. Les informations trop courtes, tu ne te contenteras pas.

Que ce soit les informations TV et radio, ou encore les articles standards présents dans la presse (gratuite ou payante), le contenu proposé est généralement incomplet. Il est important pour ne pas dire majeur de le comprendre et donc de le prendre en compte. Si ces sources permettent généralement d'avoir un aperçu d'un sujet, il ne s'agit bien que d'un aperçu. Il est donc impossible de se forger un avis complet, constructif et cohérent sur la base de ces informations.

Préférez donc les (longs) reportages, les sites et journaux spécialisés, les dossiers, les enquêtes, voire pourquoi pas les thèses des étudiants et même les livres (tout dépend qui sont les rédacteurs toutefois).

12. L'abus de rumeurs, tu refuseras.

Dans la lignée des clickbaits et du manque de conditionnel, certains sites abusent des rumeurs. Il faut dire qu'elles sont nombreuses sur certains sujets et surtout qu'elles génèrent une audience parfois gigantesque. Si vous trouvez que les médias diffusent trop de rumeurs sur les derniers produits Apple ou sur la dernière phrase idiote d'une starlette écervelée, vous ne devez vous en prendre qu'à vous-mêmes : vous cliquez, vous regardez, vous écoutez. Et ça, les médias le savent. Si un dossier de dix pages documentées sur Ebola génère moins d'audience que cinq lignes de rumeurs sur le dernier iPhone, la stratégie éditoriale de la plupart des médias est alors évidente. Nous avons une responsabilité collective à ce sujet, car nous influençons directement les médias qui pour beaucoup ont des comptes financiers loin d'être à l'équilibre.

Si vous voyez un article qui vous semble alléchant bien qu'il s'agisse d'une rumeur, ne cliquez tout simplement pas, hormis bien entendu si la source est sérieuse et ne relaie que des rumeurs vraiment "crédibles". Notre comportement a des conséquences. Même si cela est parfois difficile, faire cet effort sera payant dès lors que les journaux se rendront compte du changement de comportement de leurs lecteurs. Nous devons donc les aider à tendre vers la qualité, la précision et la justesse, et non vers l'approximation, la rumeur et l'info 100 % au conditionnel.

13. Les questions dans la rue tu détesteras.

Il n'est pas rare que pour réagir à une actualité, les journalistes descendent dans la rue pour interroger certains passants. La multiplication de ce genre de «reportages» s'explique simplement : ça ne coûte pas cher et cela permet de réaliser du contenu rapidement, ceci avec un ou deux employés seulement (trois maximum). Cela n'implique pas aussi un gros travail de montage. Des conditions bas de gamme qui impliquent une information bas de gamme. En effet :

Rien ne vous dit que les réponses n'ont pas été sélectionnées dans un but précis, pour aller dans le sens du journaliste ou de son média. En somme, vous ne pouvez pas savoir s'il y a ou non une manipulation.

Rien ne vous dit que les réponses sélectionnées n'ont pas été tronquées, ceci pour les mêmes raisons.

Quand bien même il n'y aurait pas de manipulation et que toutes les réponses, dans leur variété et leur intégralité, seraient bien diffusées, franchement, pensez-vous que les réponses données peuvent avoir une quelconque qualité ? Imaginez, vous êtes dans la rue, vous pensez à comment battre votre score à Angry Birds ou à ce que vous allez manger ce soir, et un journaliste avec sa grosse caméra arrive et vous demande : «Que pensez-vous du conflit israélo-palestinien ?». Outre que votre réponse devra être limitée dans le temps et donc que tout développement est impossible, qui peut répondre avec recul et avec une structure adéquate par surprise ? Pas grand monde, spécialiste y compris.

Ici, l'exemple est complexe, mais même avec un sujet basique, les réponses ne peuvent être que simplistes, car du fait de la surprise et du manque de préparation, les seules réponses qui peuvent sortir de votre bouche seront des banalités, des clichés, ce que vous avez entendu ou lu ailleurs et donc ce qui vous viendra en premier par la tête. Or généralement, ce qui nous vient par la tête est rarement d'un bon niveau.

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