Niels Gerson Lohman

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Pourquoi je ne retournerai jamais, jamais aux États-Unis

Publication: 19/10/2013 10:59

Après un an de voyage, j'avais planifié un dernier petit périple. J'avais dans l'idée de prendre le train de Montréal à la Nouvelle-Orléans. Les voyages que j'avais effectués cette année m'avaient conduit dans des endroits destinés à former la toile de fond de mon deuxième roman.

Cette étape-là, néanmoins, était pour mon père. Trompettiste, il adorait la Nouvelle-Orléans et était mort un an plus tôt. J'avais, pour la première fois, le sentiment de voyager de manière raisonnable. J'avais cherché à oublier les dernières heures sur son lit de mort. Il avait été malade pendant 15 ans et son corps refusait de rendre les armes. C'était un spectacle violent. Je me disais que le voyage vers la Nouvelle-Orléans mettrait un terme à ces souvenirs.

D'habitude, je planifie à peine mes voyages à l'avance. Mais cette fois-ci, j'avais tout réservé: mes billets de train, ma chambre d'hôtel et mon vol retour pour Montréal, d'où je prendrais mon trajet pour Amsterdam. En tout et pour tout, le voyage devait durer trois semaines. J'avais imprimé mes confirmations et tickets, que j'avais rangés dans une enveloppe brune achetée pour l'occasion. J'aime que les choses soient soigneusement ordonnées. Chez moi, à Amsterdam, mon intérieur est le théâtre d'une forme légère de troubles obsessionnels compulsifs.

La première partie du voyage, de Montréal à New York, est connue pour être l'un des plus beaux trajets en train au monde. Quand nous avons passé le panneau Welcome to the State of New York (Bienvenue dans l'État de New York), le train s'est arrêté pour un contrôle de frontière. J'ai placé l'enveloppe brune sur mes genoux. M'appuyant sur l'enveloppe, j'ai rempli mon formulaire d'immigration avec une extrême attention. J'adore traverser les frontières. Les formulaires ne mentent pas.

Les douaniers sont arrivés et ont posé quelques questions à tous les passagers du train. D'où ils venaient, où ils allaient. Le truc habituel. Chaque personne n'ayant pas la citoyenneté américaine ou canadienne devait se rendre dans le wagon-restaurant pour remplir un formulaire vert supplémentaire.

Dans le wagon-restaurant, se trouvait une famille du Moyen-Orient à l'air joyeux et un Allemand dont la bouche aurait pu facilement accueillir un petit frisbee. Je me suis assis en face de l'Allemand, qui avait déjà rempli son papier vert, et ai commencé à remplir le mien, appliqué, tentant de l'impressionner. Les regards qu'il me lançait n'avaient rien d'amicaux. Le douanier a pris les papiers de l'Allemand et lui a souhaité la bienvenue en Amérique. Ils ont échangé leurs places. Il a posé ses mains sur la table et m'a regardé. On devait avoir le même âge. Il avait un bouc et a amené mon passeport vers lui comme si c'était un cadeau.

Je n'avais pas encore terminé mon roman, mais mon passeport était plein. Plein de jolis tampons. Il n'a pas aimé les tampons.

D'abord, il a vu mon tampon sri lankais. Le douanier a haussé les sourcils.

  • "Sri Lanka, qu'est-ce que vous faisiez là-bas?"
  • "Je surfais. Je voyageais. Mon meilleur ami vit là-bas. Il est architecte."

Il a tourné la page, apparemment satisfait. Puis il est tombé sur mes tampons de Singapour et de Malaisie.

  • "Qu'est-ce que vous faisiez là-bas? À Singapour et en Malaisie? Ces pays ne sont pas islamiques?"

Regardant par-dessus mon épaule, ses yeux cherchaient la confirmation de son collègue.

  • "La Malaisie, je pense, oui. Mais pas Singapour. C'est un melting pot. Une ville très futuriste. Climatisé du sol au plafond. Pour être honnête, je suis allé à Singapour surtout pour la nourriture."
  • "Bien sûr."
  • "Pardon?"
  • "Rien. Et la Malaisie?"

Je lui ai expliqué que les vols partant de la Malaisie étaient moins chers par rapport à Singapour. Que j'étais allé là-bas seulement pour quelques jours, mais aussi, un peu, pour la nourriture. Le douanier a parcouru d'autres pages. Alors il a trouvé mon visa yéménite. Il a levé les yeux du passeport et m'a regardé.

  • "Qu'est-ce que vous fabriquiez au Yémen?"
  • "Je suis allé sur une île appelée Socotra, ce n'est pas situé sur le territoire principal du Yémen. Une petite île proche de la Somalie. Un endroit très spécial, que certains appellent 'les Galapagos du Moyen-Orient.' Je crois que 85% des plantes et animaux qui y vivent sont indigènes."
  • "Vous n'aviez pas peur?"
  • "Si. J'avais peur. Quand j'étais à l'aéroport au Yémen. Toute cette zone est sous le contrôle d'al-Qaida, je crois."

Le douanier ne regardait plus mon passeport. S'il avait continué à feuilleter, il aurait trouvé des tampons de Charjah, Dubaï et Abou Dabi.

C'est la première fois qu'on m'a demandé d'ouvrir ma valise. Six douaniers ont parcouru mes deux téléphones, mon iPad, mon ordinateur et mon appareil photo. Dans mon portefeuille, ils ont trouvé une carte SD dont j'avais totalement oublié l'existence. Ils n'ont pas apprécié. J'étais le seul restant dans le wagon-lit et le centre d'attention. J'avais mis un imperméable dans ma valise, parce qu'on m'avait dit que la Nouvelle-Orléans était sujette aux orages vers la fin de l'été. Un officier a saisi le manteau et hurlé:

  • "Qui apporte un manteau aux États-Unis l'été?"

J'ai répondu que ça me garderait au sec, en cas de nouvelle tempête sur la Nouvelle-Orléans. L'officier n'a rien répondu. Il a lâché mon manteau comme si c'était un torchon.

Apparemment, l'imperméable était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Les douaniers ont échangé des regards.

  • "Nous aimerions vous poser quelques questions. Mais le train doit partir, donc vous allez devoir sortir ici."

J'ai regardé par la fenêtre. On n'était pas dans une station. Le long des voies, je voyais des piles de vieilles palettes.

  • "Est-ce que vous me mettrez dans un autre train, après ça?"
  • "C'est le seul train. Mais au cas où l'on déciderait de vous laisser entrer, on vous mettrait dans un bus. Pas d'inquiétude."

J'ai commencé à m'inquiéter. J'ai remballé ma valise aussi vite que possible et j'ai été escorté à l'extérieur du train. Trois officiers se tenaient devant moi, et trois derrière. Ma valise était trop large pour le couloir, elle n'arrêtait pas de se prendre dans les sièges. J'ai présenté mes excuses à l'ensemble du train. Tandis que je me débattais, les officiers attendaient patiemment et étudiaient la relation entre moi et ma valise.

À l'extérieur, nous nous sommes arrêtés devant un camion blanc. Les officiers m'ont autorisé à placer ma valise à l'arrière et, alors que j'étais sur le point de monter dans le camion, ils m'ont arrêté net.

  • "Vous n'êtes pas en état d'arrestation. Aucune raison d'avoir peur. Mais nous aimerions vous fouiller."
  • "Je n'ai pas peur. Mais c'est un peu excitant. J'ai l'impression d'être dans un film. Vous faites votre travail. Je comprends."

Pour moi, c'était la bonne attitude à adopter. Ils m'ont fouillé pour la première fois, comme au cinéma. Avant de monter dans le camion, j'ai dû donner mes téléphones. J'étais incapable de fermer ma ceinture tout seul, un officier m'a aidé. C'est là que la transpiration à commencé.

Dans un petit bâtiment en tôle ondulée, j'ai ouvert une fois de plus ma valise. Derrière moi, un homme était en pleurs. Un officier lui parlait de la peine de prison qu'il risquait. Il avait été attrapé avec un coffre plein de cocaïne. L'homme ne cessait de parler d'une femme apparemment en mesure de prouver son innocence, mais il n'arrivait pas à la joindre.

Après quoi ils m'ont encore fouillé. De fond en comble.

Comme au cinéma.

Dans la salle d'à côté, ils ont essayé de prendre mes empreintes, mais mes mains étaient trop poisseuses. Ça a pris une demi-heure. Un officier a dit:

  • "Il a peur."

Un autre officier a confirmé:

  • "Oui. Il a peur."

J'ai répété, essayant à nouveau de les désarçonner:

  • "C'est exactement comme au cinéma."

Mais on ne désarçonne pas si facilement la patrouille frontalière.

Pendant les cinq heures qui ont suivi, on m'a questionné encore deux fois. La première fois j'ai raconté, parmi d'autres histoires, ma vie, le plan de mon deuxième roman, j'ai donné le nom de ma maison d'édition, celui de ma banque et celui de mon agent immobilier. Ensemble nous avons parcouru les photos sur mon ordinateur et les messages de ces derniers mois sur mon téléphone. Ils ont écrit les noms de chaque personne avec qui j'avais été en relation. Ils n'ont manifesté aucun intérêt envers mes films et logiciels piratés.

Pendant la deuxième série de questions, nous avons parlé religion. Je leur ai dit que ma mère était née catholique, et que mon père avait une mère athée et un père juif.

  • "On ne comprend pas. Pourquoi un Juif irait-il au Yémen?"
  • "Mais... Je ne suis pas Juif."
  • "Oui, enfin. On ne comprend juste pas pourquoi un Juif irait au Yémen."

Encore une fois, je leur ai montré les photos que j'avais prises au Yémen et leur ai parlé de la beauté de la faune et la flore de l'île. Que les dauphins viennent et jouent avec vous, même dans les eaux peu profondes, et du prix dérisoire des homards. Je leur ai montré les dragonniers et la famille bédouine avec qui j'ai mangé des intestins de chèvre. Ils n'ont pas eu l'air d'apprécier ça autant que moi.

  • "Et vous-même, en quoi croyez-vous?"

J'y ai réfléchi une seconde et j'ai répondu.

  • "En rien de particulier."

De toute évidence, j'aurais dû dire:

  • "En la liberté d'expression."

Dans les moments où je suis censé faire attention à ce que je dis, j'ai tendance à m'emmêler.

La dernière heure a été consacrée à des conversations téléphoniques à mon sujet. Parfois un officier venait et me demandait un mot de passe sur un de mes appareils. À ce stade, le trafiquant de cocaïne avait été conduit dans une cellule avec des toilettes. J'ai continué à attendre. Un officier, que je n'avais jamais vu, a brusquement ouvert la porte et m'a demandé si j'étais dans le bus Greyhound en direction de New York. J'ai haussé les épaules. Il a refermé la porte, comme s'il était entré dans la mauvaise pièce.

Finalement, deux officiers ont surgi dans la pièce.

  • "Vous pouvez faire votre valise. Et assurez-vous de n'avoir rien oublié."

Ils m'ont rendu mes téléphones. Toutes les applis avaient été ouvertes. Je ne les avais pas utilisés ce jour-là, mais les batteries étaient complètement à plat. Comme j'étais en sueur, j'ai voulu changer de chemise en faisant mon sac. J'avais l'impression d'être arrivé au bout de mes peines.

  • "Combien de temps avons-nous? À quelle heure doit partir le bus?"
  • "On ne sait pas."

Je n'arrivais pas à enfiler ma chemise propre. Je l'ai maintenue en l'air, comme un drapeau blanc.

  • "Alors... quel est le verdict?"
  • "Nous avons le sentiment que vous êtes plus lié à des pays avec lesquels nous n'avons pas de bonnes relations qu'avec votre propre pays. Nous avons décidé de vous reconduire à la frontière canadienne."

Ils m'ont ramené. Dans la voiture, aucun mot n'a été prononcé. Ce n'était pas la peine. J'avais perdu. À la frontière canadienne, ils ont dit:

  • "En voilà un autre. Celui-là vient des Pays-Bas."

L'officier canadien m'a regardé avec pitié. Elle m'a demandé si j'avais besoin de quoi que ce soit. J'ai dit que je ne refuserais pas un café et une cigarette. Elle a emporté mon passeport dans une pièce à l'arrière et est revenue moins de cinq minutes plus tard, avec un sourire contrit, un passeport fraîchement tamponné, un café, une cigarette, et un ticket pour le prochain bus de retour à Montréal.

On m'a insulté à la frontière chinoise. À Dubai, mon passeport a été examiné par trois femmes voilées pendant plus d'une heure et ma valise complètement démembrée. Aux Philippines j'ai dû graisser des pattes pour que mon visa soit rallongé de quelques jours. Les frontières peuvent être éprouvantes, surtout dans des pays connus pour leur corruption.

Mais jamais, jamais, je ne remettrai les pieds aux États-Unis d'Amérique.

Niels Gerson Lohman est un écrivain, designer et musicien des Pays-Bas. Pour en savoir plus: www.nielsgersonlohman.com.

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