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L'approche postkeynésienne, une alternative pertinente

15/02/2015 08:39 EST | Actualisé 17/04/2015 05:12 EDT

Ce billet constitue le premier d'une série de huit textes sur le postkeynésianisme.

Les principales écoles de pensée en science économique (néoclassique et néokeynésienne) affirmaient jusqu'à la dernière crise économique que l'approche poursuivie par les économies développées ces dernières décennies était soutenable. Malgré ses défauts, la croissance économique soutenue de la période d'avant-crise semblait leur donner raison. La Grande récession de 2009 et la stagnation économique actuelle laissent plutôt planer de sérieux doutes sur ces affirmations.

L'approche postkeynésienne a soulevé à plusieurs reprises l'insoutenabilité de cette voie (Godley et Zezza, 2006; Palley, 2006). Cette école de pensée semble plus prometteuse pour en expliquer les raisons sous-jacentes. Ce premier billet d'une série de huit tentera de couvrir les principales contributions théoriques et empiriques de cette approche riche, mais méconnue.

Une approche hétérodoxe

Courant de pensée hétérodoxe en économie qui se réclame de la pensée de Keynes, l'approche postkeynésienne s'inspire notamment des travaux de Michał Kalecki, Wassily Leontief, Piero Sraffa, Thorstein Veblen, John Kenneth Galbraith, Nicolas Kaldor, Joan Robinson et Nicholas Georgescu-Roegen. Cette approche s'inspire également de l'apport de plusieurs autres disciplines, telles la sociologie, l'histoire, la science politique et la psychologie (Lavoie, 2004, p. 22).

L'approche postkeynésienne part du constat que l'économie de marché est imparfaite et tend à sous utiliser et mal utiliser les capacités productives de l'économie. Les entreprises fonctionnent rarement à leur plein potentiel, sous-utilisant leur capacité d'utilisation et produisant du chômage involontaire. Postulat central de leurs théories, l'économie dépend crucialement de la demande effective, peu importe le niveau des salaires, tant à court terme qu'à long terme. Ce serait plutôt les anticipations des entrepreneurs (donc leurs investissements) qui détermineraient le niveau de la demande effective.

«According to Keynes, firms will hire the number of workers that will allow them to produce expected sales, which in turn depend on demand. The single most important variable determining effective demand is investment expenditures, which depend on business sentiment (animal spirits) or expectations not reducible to optimizing behaviour. » (Stockhammer, 2012, p. 167)

Le marché ne s'ajustant pas automatiquement vers un équilibre coïncidant avec le plein emploi, l'intervention de l'État est préférée aux politiques de libre marché.

Principalement concerné par les questions macroéconomiques, le cadre d'analyse postkeynésien se démarque des théories dominantes en économie sur plusieurs aspects (Lavoie, op. cit., p. 12-16). Pour comprendre l'économie, il faut « partir de la réalité, avec ses principaux faits stylisés, et non d'une situation hypothétique idéale ». L'hypothèse de rationalité absolue des agents est également abandonnée, au profit du concept de rationalité limitée. De plus, l'approche holiste plutôt qu'individualiste est privilégiée, car « l'individu est un être social, puissamment influencé par son environnement, les classes sociales, la culture dont il a été imprégné ». Pour comprendre le fonctionnement de l'économie, l'échange et la rareté sont relégués au second plan, au profit de la croissance et la production.

Les postkeynésiens portent une attention particulière aux institutions, aux rapports de force et relations de pouvoir, ainsi qu'à la distribution des revenus et richesses. Ils partent du postulat selon lequel les marchés sont toujours imparfaits. Les grandes entreprises, ces oligopoles dominants dans nos économies modernes, auraient la capacité de déterminer les prix, invalidant les bénéfices supposés de la libre concurrence; en plus d'être instable, cette dernière ne produit pas une situation d'équilibre qui coïncide avec le plein-emploi des ressources.

Toutefois, l'ensemble des écoles de pensée hétérodoxes partage une partie ou la totalité de ces postulats. Parmi les caractéristiques plus spécifiques de l'analyse postkeynésienne, l'incertitude fondamentale et la demande effective sont des éléments incontournables. Les relations économiques se déroulant dans une économie monétaire de production, ils rejettent la loi de Say et soutiennent que l'investissement détermine l'épargne. La littérature postkeynésienne cible trois facteurs en particulier qui peuvent déstabiliser le système économique : « (i) an increase in uncertainty, (ii) the endogeneity of money and financial fragility, and (iii) changes in the distribution of income between workers, capitalists, and/or rentiers. » (Goda, 2013, p. 7)

Bien qu'ayant une théorie microéconomique de l'entreprise et du consommateur, les postkeynésiens concentrent leurs analyses du point de vue macroéconomique. Évitant les pièges des erreurs de composition, ils estiment que les agrégats permettent mieux d'expliquer le fonctionnement de l'économie que l'individu pris hors de son contexte social, historique et institutionnel. Les classes sociales (salariés, entrepreneur et rentier), ainsi que les entreprises et banques sont davantage utilisées que l'individu représentatif. Cette approche rejette la nécessité de fondements microéconomiques de la macroéconomie avancée par les approches orthodoxes. Cette démarche consiste à expliquer, voire à justifier, les relations macroéconomiques à partir des choix rationnels des individus qui composent la société. Comme en témoigne le théorème de Sonnenscheinn, l'interaction de ces comportements individuels devient extrêmement complexe lorsqu'elle concerne plusieurs individus différents. Le nombre d'agents dans un modèle est donc réduit au strict minimum, représentant des entités collectives ayant les mêmes objectifs.

Cette approche ignore l'enjeu de coordination entre mêmes individus censés être agrégés en un seul agent. Toutefois, les agents représentatifs n'ont aucune raison de faire des échanges entre eux. Si l'on suppose que c'est le cas, le problème de coordination se pose. Supposer la rationalité des agents présuppose qu'ils ont uniformément accès à la même information, qu'il n'existe pas d'incertitude non probabilisable et que les marchés sont efficients. Si certains d'entre eux abordent ces problèmes, ce n'est qu'à la pièce, jamais dans sa totalité.

Un silence sur la transition entre points d'équilibre

L'hypothèse selon laquelle l'économie tend vers un équilibre laisse également dans l'ombre comment elle s'y rendra; cette période de transition d'un point d'équilibre à un autre néglige les effets du chemin entre ces deux points (la traverse), alors que cette transition peut certainement avoir un effet sur le nouveau point d'équilibre. Le temps historique est irréversible et le futur est incertain, ce que ne prennent pas en compte les approches orthodoxes, qui privilégient un temps logique dans leurs modèles, car toutes les décisions sont prises au temps zéro. Selon cette approche, l'ordre dans lequel les transitions se déclinent n'aurait pas d'importance.

Comme l'a démontré Nicolas Kaldor (1985), puisque l'économie réelle est dynamique (plutôt que statique), les processus d'ajustement pour atteindre un nouveau point d'équilibre affectent directement celui-ci; la causation cumulative et la dépendance de trajectoire (path dependency) ne permettent pas de supposer que le chemin inverse produirait le même résultat. Le processus d'ajustement peut produire différents points d'équilibre, via l'effet d'hystérésis (Henry, 2012, p. 530).

Comme le soulignent les économistes français Bernard Guerrien et Ozgur Gun, « il est frappant de constater l'absence d'intérêt des gestionnaires, hommes d'action par excellence, pour la microéconomie » (2012, p. 340). Dans un prochain billet, nous allons voir que la théorie postkeynésienne de l'entreprise se rapproche davantage de la façon empirique que les entrepreneurs prennent leurs décisions. Nous aborderons également la théorie du consommateur des postkeynésiens, ainsi que leurs théories de la croissance tirée par la demande, celle de la monnaie endogène et du commerce international.

Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

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