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La peine d'amour birmane

28/11/2014 11:17 EST | Actualisé 28/01/2015 05:12 EST

Le logo d'une de ses principales compagnies aériennes illustre bien la condition birmane : un éléphant avec des ailes. Sur la vaste terre d'une dictature déguisée où se querellent une centaine d'ethnies, s'avance un touriste choyé, pour lequel on déploie une séduction impressionnante. Portrait d'une peine d'amour.

La récente "dissolution" de la junte militaire, l'une des diverses dictatures qui ont mené le pays depuis cinquante ans, apporte un renouveau dont l'excitation est palpable : on achète des voitures, des téléphones cellulaires.

On va voir Thor au (seul) cinéma, et on converse à voix haute pendant toute la durée du film, puisqu'on ne parle pas anglais.

On se tait pendant les scènes d'actions.

Be nice to tourists, dictent plusieurs affiches remarquées ici et là dans la capitale.

(Le billet se poursuit sous la galerie)

La peine d'amour birmane

Le peuple n'a pas besoin des directives gouvernementales pour être gentil. L'étranger est un spécimen qu'il y a trois ou quatre ans encore, à part peut-être les envahisseurs, on n'avait pratiquement jamais connu. On en raffole.

Secoué par la conduite sans lendemain du chauffeur de taxi, posé sur le banc minuscule du restaurant de rue le plus rudimentaire du monde, vous observez le visage touchant d'une humanité distante : celle dont les traits naïfs et les moeurs aimantes ont subi, chez nous, plusieurs générations de maquillage pour devenir sévères.

Ici, les hommes, qui portent une sorte de jupe nouée à la taille, le longyi, marchent souvent main dans la main ou bras dessus-dessous, sans gêne. Les femmes, vêtues de jolies robes, ont les joues peintes de motifs d'une sève de tanaka, destinée à les protéger du soleil - et les garçons qui les accompagnent déploient au-dessus de leur tête, en marchant, des parapluies colorés.

Ce peuple, il ne vous faut pas une journée pour en tomber amoureux.

Il vous émeut, lorsque dans le train, tous se pressent soudainement d'un côté, à la fenêtre, applaudissant l'atterrissage d'un avion.

Lorsque tous les passagers d'un autobus se mettent à vous dire en même temps que c'est votre arrêt, concernés. Lorsque plusieurs voitures s'arrêtent en bordure de la route, et qu'on en sort pour vous demander si vous êtes perdu, parce que vous consultiez une carte.

Lorsqu'une petite vieille, en campagne, vous attrape par le bras devant sa maison, vous assied dans le salon, réunit toute sa famille autour de vous, vous tend un bébé, et s'installe dans sa chaise, contente. On ne peut pas se parler, alors on rigole, se montre des photos.

Pauvres. Souriants.

***

Un Tchèque d'Angleterre, dont le nom a été disqualifié de ma mémoire pour excès de consonnes, m'explique l'envers de la médaille.

La Birmanie a une histoire aussi violente que compliquée. Sept races "nationales", plus de cent trente groupes ethniques possédant pour la plupart une langue propre, et une succession de dictatures militaires où la brutalité, les exactions et le travail forcé ont été monnaie courante.

Pour se libérer des sanctions internationales et accéder à l'investissement étranger, les généraux ont fait peau neuve en nommant un gouvernement civil, dont ils tirent toutefois encore les ficelles, et en organisant des élections.

Remportées par Suu Kyi, fille d'un héros national, dame adulée à la tête d'un parti pour la démocratie, elles sont annulées.

C'est la vie.

Récipiendaire du Nobel de la paix, Suu Kyi continuera de se battre pour les droits de l'homme et contre la dictature de ses concitoyens, principalement depuis la prison de sa résidence surveillée, jusqu'à 2012.

L'affection d'un peuple opprimé pour sa "princesse" trouve son écho dans l'empathie du touriste averti, quoiqu'impuissant, derrière le verre protecteur d'un passeport de pays riche.

Et la peine d'amour s'envole, aussi facilement qu'un éléphant, dans le ciel des espoirs birmans.