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Les morts de Varanasi

24/10/2014 10:01 EDT | Actualisé 24/12/2014 05:12 EST

Varanasi, Inde.

Debout en bordure d'une intersection, c'est-à-dire un champ de bataille, j'admire une vache énorme qui roupille au milieu du rond-point.

Dans les voitures, on attend.

Autour, un vrombissement de risckshaws, vélos, vaches, chèvres, chiens et piétons qui se frôlent à toute vitesse sous une trame sonore de klaxons et de cris, et sur une route couverte de débris et bardée de déchets.

Le spa.

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(L'article continue après la galerie)

Les morts de Varanasi

Je suis venu par voie terrestre ; il est garanti que les autocars népalais, dans lesquels vous vous trouvez en apesanteur par moments, rendront banals à vos yeux toute autre forme de transport. À jamais.

On m'a largué à la frontière -un gros portail à travers lequel on circule librement, et où il faut chercher soi-même quelqu'un pour étamper son passeport, ce qui semble une activité facultative et ludique.

Descendu du bus, je fige : fébrile, enfin parvenu à l'un des plus vieux berceaux de la civilisation, une terre qui abrite pratiquement tous les climats, plus d'un milliard d'êtres humains, et vingt-trois langues officielles -la voix de Céline Dion s'élève de hauts-parleurs, et pique à travers l'air chaud pour venir crever ma bulle.

C'est la vie.

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Varanasi est spéciale.

La crémation de votre dépouille dans la ville la plus sacrée de l'hindouisme est en quelque sorte un acte notarié : ça vous assure d'une place de choix dans l'au-delà, où enfle probablement une importante bulle immobilière.

Ainsi, on brûle chaque jour, dans des feux dits perpétuels, plus de deux cent cadavres en bordure du Ganges.

Ce qui reste de cendre est simplement poussé dans la rivière, abaissant un tantinet le niveau de salubrité d'un fleuve où baignent déjà des milliers de cadavres entiers - car il n'y a pas que la crémation.

Les corps considérés comme purs au moment de leur mort en raison d'un karma spécifique (femmes enceintes, prêtres, etc), ne sont pas incinérés ; ils sont tout bonnement jetés à l'eau avec un poids destiné à les ancrer au fond marin.

Toutefois, ce lest de fortune se brise souvent ; aussi une promenade en bateau d'une rive à l'autre donne parfois l'occasion de voir un cadavre flotter, gonflé par ses gaz de décomposition.

Les habitants ne s'en formalisent pas le moins du monde, se plongeant quotidiennement dans le fleuve saint pour se purifier. On y lave ses vêtements, on s'y brosse les dents. Cours d'eau sacré, eau pure.

Varanasi fait réfléchir ; elle abat le mur que nous érigeons entre nous et cette mort qui est pourtant notre inéluctable dénominateur commun, et à laquelle nous n'aimons pas penser.

Ici, elle s'assied à votre table, et vous devez la regarder dans les yeux.

...

Planté à la réception de mon hôtel en attendant une bière (clandestine par ici), je sens glisser sur moi des regards curieux.

Un jeune rassemble le courage de s'adresser à moi.

-You... tall !

-J'ai ghandi ?

Faire des blagues pour soi-même est un bastion où l'on se retranche après suffisamment de dialogues impossibles.

Qu'importe, recevoir une bière camouflée sous un journal, et marcher dans les dédales de quais où dansent des lueurs funèbres, discuter avec des gens qui ne nous comprennent pas, sous le ciel écarlate d'un autre côté du monde -c'est la beauté du voyage.

Attention à Céline Dion.

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