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Frousse d'avion dans l'Himalaya

19/08/2014 11:37 EDT | Actualisé 19/10/2014 05:12 EDT

Katmandou, Népal.

Posé sur le toit de mon auberge après une journée à arpenter le mystère de la capitale, je laisse une ébriété montante polir mes idées quelconques jusqu'à les rendre solennelles.

Soudainement, je suis traversé d'une résolution. Usant de cet infaillible géniteur d'aventures qu'est le coup de tête, je me proclame en route vers l'Everest.

La conversation, ici et là, avec des quidams revenus de cette expédition, et qui en dressent invariablement un portrait accablant de lyrisme et regards scintillants, m'aura convaincu de sauter sur l'occasion.

Tant qu'à être ici. Cela fera sans doute une anecdote susceptible de remporter quelques conversations.

Je ne savais pas du tout dans quoi je m'embarquais.

...

Au matin, j'arrange le transport par avion vers Lukla, petite localité nichée à près de 3000 mètres d'altitude, et porte d'entrée du sillon de vallées qu'il faut franchir à pied pour gagner le camp de base du plus haut sommet sur Terre, 62 kilomètres plus loin.

Pour se rendre à Lukla donc, il est possible d'opter soit pour cinq jours d'une marche à fort dénivelé, qui vous laisse épuisé avant même d'entamer la vraie expédition, soit un vol à 330 USD (retour inclus).

Ignorant que je m'enrôlais candidement dans la mère de toutes les activités qui foutent la chienne, j'ai acheté mon billet ; et, cohérent avec mes habitudes, j'ai fixé la date du départ au lendemain, limitant mon temps d'entraînement pour le trek à aucune minute, et la constitution d'un équipement à quelques heures.

Après un épique magasinage aux négotiations dont le crescendo atteignait presque les cris, j'étais l'heureux propriétaire de bottes, combines, bas chauds, mitaines, lunettes, gourde, comprimés purificateurs d'eau, et autres babioles au logo North Face, dont l'authenticité se trouvait toutefois contredite par un prix dérisoire : j'avais dépensé à peine 100 USD pour m'ensevelir de vêtements.

Le sac de couchage et le down jacket, qui se doivent d'être de qualité pour vous éviter de gagner l'état peu enviable de popsicle, peuvent être loués au prix faramineux d'un dollar par jour (pour les deux).

Oh, et il faut penser à acheter une carte. Se perdre dans l'Himalaya et plonger au fond d'une crevasse glacée est un potentiel contretemps.

...

Je n'étais plus seul.

Le grand Stan, buffle Néerlandais qui arborait une grosse montre de marque dans un pays pauvre, et faisait la narration de toutes ses pensées à voix haute, et Babet, hippie d'Amsterdam traînant un hoola-hoop en pièces détachées, me feraient figure de compagnons de vol.

Et quel vol.

Si le stress ne s'en chargeait pas déjà, la vue vous couperait le souffle.

Le petit avion de brousse bondit d'une turbulence à l'autre en gagnant les montagnes. L'hôtesse, charmante par son déni d'une catastrophe qui semble imminente, distribue en s'effondrant sur les passagers de petites friandises destinées à leur faire oublier un détail : la compagnie aérienne, à l'instar de la plupart de celles qui oeuvrent au Népal, se trouve sur la liste noire de l'Union Européenne.

C'est-à-dire qu'en raison d'un entretien jugé trop déficient, et d'une relative fréquence d'accidents, elle est interdite de vol vers l'Europe.

Ben coudonc.

Je m'adonne à ces réflexions en observant le pilote, vêtu d'un blouson de cuir et portant des lunettes miroir, qui gesticule dans son cockpit comme un cow-boy sur une vache vexée.

Il crie quelque chose, l'hôtesse s'assied et s'attache.

La piste d'atterrissage apparaît entre deux pics glacés.

L'aéroport de Lukla est considéré comme le plus dangereux du monde. Sa piste, toute petite et inclinée, termine sa course directement dans le vide d'une falaise.

"J'ai entendu dire que c'est sa première fois...", lançai-je à Babet en désignant le pilote.

-F... you, me répondit-elle, reconnaissante de mon humour.

...

(Le billet se poursuit sous la galerie)

Départ pour l'Everest

Ce soir-là, rassemblés autour du poêle rustique d'une petite loge, grelottants et fatigués après une première journée de marche dans un climat auquel il faudrait d'habituer, nous avons joué aux cartes. Le repas, préparé par la mère d'une famille adorable qui nous tenait compagnie, était à la hauteur de l'heure et demie séparant la commande du service : tout était fraîchement cueilli et préparé.

Stan, Babet et moi étions sans le savoir destinés à être séparés dès le lendemain, tirés par des épreuves auxquelles nous n'étions pas préparés.

Le danger, encore anonyme, et qui se présentait sous la forme d'un mal de tête diffus, ne faisait pour l'instant pas le poids face au réconfort de notre ragoût de sherpa.

"Avez-vous entendu parler de l'Anglaise qui est morte dans son sommeil ici la semaine dernière ?", lança un Français assis un peu en retrait.

À suivre...