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Renégociation de l’ALÉNA: quelle motivation pour les États-Unis?

«Les déficits commerciaux sont-ils réellement la cause première de cette renégociation?»

12/12/2017 07:13 EST | Actualisé 12/12/2017 10:24 EST
Getty Images/iStockphoto

En vigueur depuis 1994, l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) a libéralisé les échanges entre le Mexique, les États-Unis et le Canada. Encore aujourd'hui, il constitue le plus grand bloc commercial dans le monde avec 27 % du PIB mondial (2016). Cependant, il a été remis en question : depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, il dénonce les préjudices que l'accord entraîne sur son pays, notamment en raison de son déficit commercial. Mais, les déficits commerciaux sont-ils réellement la cause première de cette renégociation ?

23 ans de libre-échange

La libéralisation des échanges commerciaux est considérée comme l'un des principaux facteurs de développement ; elle promeut la compétitivité et encourage la productivité en fonction des avantages comparatifs de chaque partenaire. L'ALÉNA en est un bon exemple: le Mexique est compétitif en main-d'œuvre, le Canada bénéficie de coûts de production concurrentiels et les États-Unis disposent d'un imposant marché. En conséquence, les trois pays ont réussi à faire en sorte que leurs échanges de biens et services se basent sur des produits à haute valeur ajoutée. En effet, les principaux produits d'exportations des partenaires nord-américains sont composés essentiellement de produits manufacturés (pièces détachées, produits d'équipements et machinerie) destinés à la fabrication de véhicules et produits électroniques qui représentent respectivement 65 %, 33 % et 21 % des exportations au Mexique, aux États-Unis et au Canada en 20161.

L'augmentation des flux d'investissement direct étranger (IDE) et la croissance progressive du PIB illustrent certains autres bénéfices de l'ALÉNA. Les IDE ont connu une croissance moyenne de 17 % depuis 1994. En effet, grâce à l'internationalisation des chaînes de valeurs et à la mobilité accrue des travailleurs transfrontaliers, plusieurs investisseurs sont présents dans les trois pays, notamment dans les industries manufacturières. Depuis 1994, la croissance moyenne du PIB réel a été de 2,9 % pour le Canada, 2,83 % pour le Mexique et 2,91% pour les États-Unis. Cette croissance soutenue a entraîné la création des millions d'emplois sur le territoire nord-américain. Le graphique 1 démontre que les États-Unis ont su bien tirer profit de cet accord régional après 2009.

VE & NFL

Si nous ne considérons cependant que les biens échangés pour chaque pays signataire de l'ALÉNA, les États-Unis souffrent en effet d'une balance commerciale déficitaire avec ses partenaires, particulièrement à l'endroit du Mexique. Cependant, nous devons apporter un important bémol à ce constat. En premier lieu, ces déficits de la balance des biens américains sont compensés par les échanges de services (voir graphiques 2 et 3). En second lieu, il est important de prendre en compte qu'une partie des exportations du Mexique proviennent des IDE américains utilisant celui-ci comme plateforme d'exportation. En effet, en 2016, ces IDE représentent 44 % des intrants au Mexique. Les données démontrent également que le Canada et le Mexique sont économiquement dépendants de l'ALÉNA : respectivement 78 % et 84 % de leurs exportations en biens. Tandis que les États-Unis s'appuient sur un marché beaucoup plus diversifié tant en exportation qu'en importation (l'ALÉNA n'absorbe que 34 % de ses exportations en biens).

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Il va sans dire que les États-Unis détiennent des avantages économiques indéniables face à ses partenaires nord-américains. D'emblée, nous pouvons conclure que l'ALÉNA est loin d'être qualifié d'un « grand désastre », tel que mentionné par le président Trump. Néanmoins, si cela est vrai, quelles sont l'urgence et l'insistance sur la renégociation de l'accord ?

Révision nécessaire vs renégociation volontaire

Bien que l'ALÉNA constitue probablement l'un des accords commerciaux les plus complets, certaines mises à jour sont nécessaires. En effet, le développement des technologies d'informations et de communication (TIC) a permis la croissance exponentielle du commerce en ligne — en 2015, le cybercommerce a représenté 11,5 milliards USD au Canada, et 294,45 milliards USD aux États-Unis. Seulement au Canada, il a progressé à un rythme huit fois plus élevé que celui des ventes au détail; et selon les prévisions, une tendance encore plus vertigineuse sera observée dans les 5 prochaines années.

Le commerce écologique est également une nouvelle réalité qui ouvre une voie additionnelle de négociation. L'opinion publique est de plus en plus consciente des répercussions du changement climatique et ces inquiétudes ont provoqué des changements dans les méthodes de production et les habitudes de consommations. Son inclusion dans un traité renégocié pourrait devenir un vecteur d'attraction d'investissements et de création d'emplois. « La modernisation de l'ALÉNA visant à renforcer les dispositions en matière de protection de l'environnement nous rendra plus concurrentiels, et non le contraire, » disait la ministre de l'Environnement du Canada lors d'un communiqué de presse en août 2017.

Malgré la nécessité de considérer ces nouveaux enjeux dans l'accord, elles ne représentent pas les causes primaires de la renégociation. Les États-Unis ont maintes fois remis en cause certaines clauses du traité, principalement celles des règles d'origine — perçue comme contraire au « Buy America » —, la gestion de l'offre canadienne en agriculture, le chapitre XIX sur le règlement des différends et le chapitre XI concernant l'intervention des États dans le commerce. Par conséquent, il semble que les États-Unis visent un accord permettant que le marché détermine toutes les relations commerciales et sociales au profit de la puissance hégémonique.

En ce qui concerne le calcul de M. Trump, il semblerait qu'il a réussi à réordonner l'échiquier commercial et politique en sa faveur. Dans un premier temps, il peut présenter l'ouverture du processus de renégociation comme la réalisation d'une promesse électorale, notamment envers les employés du secteur automobile gravement touchés par le chômage. Dans un deuxième temps, la renégociation lui permet de mettre en cause les clauses protégeant les industries canadiennes et mexicaines. Enfin, on peut s'interroger sur l'objectif réel de Donald Trump. La renégociation trépide de l'ALÉNA, sans aucun sens du compromis, nous porte à croire que le but ultime de l'administration américaine est de résilier l'accord et faire table rase pour mieux relancer le consortium économique nord-américaine sur une base bilatérale, où les rapports de forces nourrissent l'appétit vorace du béhémoth états-unien.

[1] Données Statistiques OMC, octobre 2017