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Comment vit-on sur la Lune?

10/03/2016 10:21 EST | Actualisé 11/03/2017 05:12 EST

Laissez-nous vous présenter Gabriel.

Gabriel a une limitation physique qui, depuis 12 ans, l'empêche d'aller là où il veut et d'y faire ce qu'il veut avec qui il veut.

Il y a douze ans, suite à un accident grave comme il n'en arrive d'habitude qu'aux autres, il a dû arrêter de faire ce qu'il faisait à tous les jours dans une tour du centre-ville, et pas par choix.

Certains ont dit qu'il est devenu «handicapé» ;nous on dirait plutôt qu'il est en situation de handicap, du fait que la rencontre entre ses capacités et son environnement, ça fait une sorte de réaction chimique (pshiiiiiit) qu'on appelle communément «handicap».

Mais tu adaptes un tant soit peu l'environnement, et voilà que la réaction est moins explosive. Bref, les situations de handicap, ça va, ça vient, et c'est plus ou moins sérieux, dépendant de l'individu et de son milieu de vie.

En fait, suite à l'accident survenu il y a 12 ans, c'est un peu comme si Gabriel était déménagé sur la Lune : 1, chemin de la Voie-lactée, 1X0 X1O, Lune (Espace). Ça paraît bien sur les formulaires, mais c'est un peu compliqué quand, comme Gabriel, tu n'as plus de réacteur intégré et que ta combinaison spatiale est toute maganée. Tu vis, tu penses, tu respires comme avant, mais la Lune pour un Terrien mal équipé, on s'entend, ça peut paraître hostile.

Heureusement, il y a pas mal de monde pour aider Gabriel à survivre dans son nouvel environnement lunaire. Par contre, ce serait mentir de dire qu'après 12 ans, il ne regrette jamais son bon vieux chez-lui terrestre.

Aussi, il y a 12 ans, il a franchement cru perdre la tête. Mais, finalement, il l'a gardée. C'est le reste du corps qui n'a pas suivi : du bout des pieds à la base du cou, plus rien qui bouge sur une base volontaire.

Alors depuis, il s'habitue.

Il s'habitue à mal manger parce que ses préposés, payés par un programme gouvernemental qui se réduit comme peau de chagrin, manquent de temps pour lui mitonner de bons petits plats. Il s'habitue à l'hiver et à ses trottoirs impraticables qui, avant, le laissaient indifférent. À ne plus visiter ses chums parce que, manque de chance, ils habitent tous des hauts de duplex. À attendre et à planifier, parce qu'avec le transport adapté, oublie ça les déplacements rapides et les sorties imprévues ! À avoir le temps de penser, aussi, parce que veut, veut pas, sa vie est moins trépidante qu'avant.

Mais ce à quoi il ne s'habitue pas vraiment, c'est au regard des inconnus. Ce premier regard qui ne contient pas une once de méchanceté mais qui, au contraire, contient trop de bienveillance. Qui n'est pas de la pitié (heureusement, on est au 21e siècle !), mais qui n'est quand même pas assez indifférent au goût de Gabriel. Pas assez léger. Pas assez insouciant. Pas assez habitué, en fait.

Récemment, Gabriel a vu au théâtre Intouchables. Et ça a fait du bien de voir la salle entière rire de la même chose que lui. Il est sorti en espérant que les quelque 800 spectateurs de cette soirée-là le regarderaient peut-être moins avec insistance en le croisant le lendemain. En fait, Gabriel en est sûr, le théâtre, l'humour et l'art, il n'y a rien de mieux pour réduire la distance Terre-Lune.

Une première version de ce texte est parue sur le site de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec (COPHAN), sous la rubrique Chroniques.

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