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La petite guerre des terrasses

10/05/2016 10:11 EDT | Actualisé 11/05/2017 05:12 EDT

Il est des chroniques qu'on aimerait ne pas avoir à écrire. Des phrases qu'on ne voudrait pas avoir à dire. Des vérités tellement évidentes qu'on n'aurait pas à les rappeler. En voici une inspirée par la petite guerre du restaurant Chez Alexandre: la vie en société n'est pas un «eux» contre un «nous».

Si tout le monde gardait en tête ce principe, la situation pourrait pourtant être simple: la Ville de Montréal a adopté une politique d'accessibilité universelle en 2011, puis une réglementation selon laquelle les cafés et restaurants doivent laisser un passage libre d'au moins 1,5 m entre leur commerce et leur terrasse. C'est peut-être un peu contraignant pour les restaurateurs et les tenanciers de bars, mais ça permet aux piétons d'utiliser le trottoir pour ce qu'on est censé y faire: circuler. Et c'est bon pour tous les piétons: les flots de touristes qui arpentent le quartier Ville-Marie, les parents de jumeaux avec leurs poussettes taille XL, les personnes qui se déplacent en fauteuil roulant ou avec un chien-guide, ta voisine qui tient la main de sa nombreuse marmaille, toi et ta grand-mère à qui tu tiens le bras pour faire le tour du bloc en ce début d'été tant attendu...

C'est bon pour tous les piétons, mais le propriétaire de Chez Alexandre, lui, n'est pas content. La solution préconisée, qui consiste à installer une contre-terrasse éloignée de la façade, ça brise son concept de bistrot parisien. Il crie au scandale, refuse de demander un permis de café-terrasse, réclame à tue-tête une dérogation, braille devant les caméras en rangeant ses chaises importées de Paris. Ça s'est passé en 2015 et voilà que ça recommence en 2016. Avec le printemps revient le soleil, avec le soleil reviennent les terrasses, et avec les terrasses reviennent les pleurs si photogéniques de Monsieur Creton.

Cette «affaire» au départ montréalaise et amplifiée par les médias ne ferait pas l'objet d'une chronique si elle ne tournait pas au règlement de comptes contre, en vrac, les personnes à mobilité réduite, les personnes non voyantes, les règlements qui nous briment et les fonctionnaires qui les appliquent sans aucun jugement. Elle prêterait même peut-être à sourire si le large soutien que reçoit M. Creton ne révélait une fâcheuse tendance à monter les «eux» contre les «nous». En effet, le traitement médiatique de cette affaire fait appel aux émotions des amateurs de bière comme des adeptes de limonade et les commentaires sur les réseaux sociaux sont édifiants. En résumé, ça ressemble à: «Ils font &%!#+? ces handicapés qui nous empêchent de profiter de l'été». On va même jusqu'à lire: «Cessons la tyrannie de la minorité».

Euh, les gens... et si on se calmait un peu ? Parce que, finalement, le soleil ne chauffe pas moins fort à 1,5 m de la façade. La bière et la limonade ne sont pas moins délicieuses lorsqu'elles ne sont pas servies dans un café style parisien. Et si on ajoute un à un tous les piétons, dont les flots de touristes, les parents de jumeaux en poussette, les personnes en fauteuil roulant ou avec un chien-guide, ta voisine et sa marmaille, toi et ta grand-mère à qui tu tiens le bras, eh bien on approche plus d'une majorité bigarrée que d'une minorité tyrannique.

Dans ce débat qui s'éternise, on entend aussi des arguments lourds du genre: «Chez Alexandre, c'est une institution, on n'y touche pas!» C'est vrai que ça fait plus de 40 ans que Chez Alexandre existe et a une terrasse. On peut donc appeler ça une institution. Et c'est justement pourquoi il devrait déplacer sa terrasse d'un mètre cinquante, M. Creton. Car pour construire un avenir universellement accessible, il va falloir, ultimement, que même les institutions bougent. Idéalement, il faudrait même qu'en trouvant des solutions réalistes, esthétiques et inclusives, elles donnent l'exemple. Après, on pourra tous se faire dorer aux premiers rayons du soleil et prendre une bière ou une limonade en terrasse. Se promener sur la rue Peel. Profiter de l'été tant attendu, tous ensemble. Les «eux» comme les «nous».

Bref, la vie en société vue comme un «eux» contre un «nous», c'est une construction de l'esprit. Il n'y a pas d'un côté les gens qui veulent profiter de l'été tant attendu et de l'autre ceux qui demandent à circuler tranquilles sur le trottoir. Nul besoin d'opposer les personnes aveugles et les partisans d'Alain Creton. Il n'y a pas les clients du célèbre resto de la rue Peel versus toi et ta grand-maman faisant le tour du bloc.

Décidément, il est de ces petites guerres que, collectivement, on pourrait s'épargner.

Une première version de ce texte est parue sur le site de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec (COPHAN), sous la rubrique Chroniques.

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