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La première fois j'avais 16 ans...

Grâce à celles qui ont su briser le mur, je réalise enfin les conséquences de ce qu’on m’a fait. C'est pourquoi j'ai tenu à prendre la parole alors que ce samedi a lieu la Journée pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes.

24/11/2017 10:32 EST | Actualisé 24/11/2017 11:31 EST
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La première fois j'avais 16 ans.

J'étais très grande, très femme, peut-être mannequin en devenir, belle mais aucunement sexuée dans ma tête... Plutôt garçon manqué.

J'habitais à Cannes dans un milieu très mondain et festif. C'était les 70's...

Un chanteur très connu de l'époque, ami de mon père, donnait un concert à la suite duquel nous sommes allés boire un verre avec lui et ses musiciens. L'un d'eux, il devait avoir 35 ou 40 ans, ne m'a pas quittée des yeux. Toute la soirée. J'étais une proie pour lui.

Le lendemain, il y avait une autre soirée. Mon père s'est absenté, je ne sais plus pourquoi. Et cet homme a obtenu ce qu'il voulait. J'ai fini dans sa chambre. Tout est allé très vite...

Il disait que je le rendais fou, que j'avais provoqué son désir, qu'il était lui même prisonnier de ce désir, et qu'il était normal que je cède.

Pendant toutes ces années, j'ai vécu avec cette histoire, je l'ai refaite... Je l'ai réinventée... J'y ai cru.

Le pire c'est que, jusqu'à aujourd'hui, je me suis sentie responsable. Responsable et coupable. Dans mon adolescence, j'ai vécu plusieurs abus du même ordre, j'ai encore du mal à prononcer le mot viol. Je faisais face à des hommes que rien n'arrêtait. Je me sentais comme prise dans une nasse, où je me persuadais que la seule issue était de me laisser faire.

Mais je ne voulais pas de ces rapports, de ces assauts, de cette responsabilité, de cette culpabilité... De cette violence-là. Pour y échapper, je n'ai trouvé qu'une seule solution: grossir.

Je me suis cachée, protégée derrière les kilos. Le regard des hommes n'était plus le même. J'ai eu la paix. Et c'est ce qui comptait. C'était incroyable de constater comment quelques kilos me rendaient transparente à leurs yeux.

Depuis, je vis avec mon trouble alimentaire. La boulimie et ce qui en découle. Une autre violence, un autre prix à payer. Dans ma chair et mon intimité. Mais c'est à ce prix que j'ai fini par trouver ma distance, que j'ai sauvé ma peau, en renonçant ainsi à ce "cadeau du ciel", comme disaient mes parents, que je n'avais pas su gérer.

Dès lors, pour moi, réussir ma vie, sans compter sur mes atouts physiques, est devenu vital. Dans mon métier de styliste, j'ai pris position contre cette image de la femme enfant, anorexique, apparue dans les années 80, de la femme objet du porno chic. J'ai renoncé aux défilés, fait le choix de travailler avec des actrices et des personnalités cérébrées et battantes.

Il m'a fallu transformer la violence de cet univers et de ce que j'avais vécu, inciter les femmes à s'accepter, à ne pas exister pour le regard des autres, faire du vêtement un outil, un langage, parfois un jeu.

J'habille les femmes, je les regarde, "les vois et entends leur voix", c'est une démarche que je porte depuis mes débuts. Je me suis presque ennuyée avec les mannequins, ces portemanteaux dites parfaites qui portent aussi bien un créateur ou un autre. Les femmes que j'habille ont des "défauts", ceux qui rendent la beauté si unique. J'ai essayé de défendre les femmes hors stéréotypes, femmes de tête.

Et c'est aujourd'hui, à 59 ans, que les abus que j'ai subis prennent finalement leur sens. Depuis les témoignages de ces femmes auxquelles je peux m'identifier. Grâce à elles toutes, qui ont su briser le mur, je réalise enfin les conséquences de ce qu'on m'a fait à 16 ans sur le reste de ma vie.

Merci à elles.

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