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Génocide arménien: que célébrons-nous? Le centenaire du négationnisme

24/04/2015 02:01 EDT | Actualisé 24/06/2015 05:12 EDT

À toi,

Il y a deux semaines, je suis tombée sur toi.

C'est le matin, c'est la routine. Je quitte les bras de Morphée, je plonge dans le monde virtuel, la foule Facebook, le temps d'un thé. Je lis les nouvelles, les non-nouvelles, les exclusivités abondantes, insignifiantes, ce qu'il se passe, ce qu'il ne se passe pas. Les autres. Leurs déconfitures, leurs coups de gueule, leurs états d'âme. Je déroule la page des vies : les enfants, les vacances, les animaux, les guerres, les prouesses culinaires. Les "Me, myself and I".

Moi, moi, moi et puis toi ! Toi, soudain. Une photo sur le mur d'un cousin, au milieu des poses bikini, à la bouche langoureuse, une vieille photo, en noir et blanc. La page se déroule trop vite, je reviens ensuite sur ton image. Mon cœur s'arrête, mon cœur s'emballe. Tu es beau, tu es jeune, ton regard est doux, profond. Instantanément, je te reconnais, toi que je n'ai pas connu. Tu es papa, tu es mes frères, tu es ma famille. Tu es moi. Tu es mon grand-père, Gricha Safarian. Assis devant un tapis mural, à Téhéran, en 1926. Un tapis persan. L'Iran, ton refuge.

armenian genocide

Tu es seul. En 1915, ta famille est massacrée. Tu fuis l'Arménie. 100 ans plus tard, en 2015, le génocide arménien n'est toujours pas reconnu par la Turquie. La présence des absents est toujours niée.

Tu vas tracer ton chemin, comme un survivant, avec rage, désespoir, énergie, création. Une nouvelle famille. En Belgique, tu es nommé consul honoraire de Perse. C'est le règne du Shah, le faste. Tu organises des chasses grandioses avec les locaux qui vous appellent les Asiatiques.

Il y a un tas de tapis persans dans le château de Ferot, où tu as élu domicile, à Ferrières, dans les Ardennes belges, tu les as emmenés avec toi. C'est exotique. C'est folklorique. C'est triste parfois aussi. Tu as des états d'âme, des révoltes, tu es un peu fou, grandiloquent, tu as la folie des grandeurs.

Tu parles peu de ta famille d'Arménie, de ce jour-là, qui fera taire tes silences. Pas la Turquie.

Je partage ta photo sur mon mur, quel succès! Elle remporte plus de "J'aime" que les pathétiques égoportraits. Bonne nouvelle : l'authenticité fait encore recette, même sur les médias sociaux. Il y a quelque chose dans cette photo. Moi, je sais ce qu'il y a derrière, un génocide. Ton image, elle illumine, elle assombrit. Elle me réchauffe le cœur, elle me fait de la peine.

À la maison, on me parle de toi, les histoires de famille. La première fois que j'entends un étranger te décrire, j'ai 12 ans. Il parle à papa, lui pose des questions, assis dans le salon, il est juif. Il ne t'a pas connu non plus, mais j'aime ce qu'il dit, j'aime ce qu'il écrit sur toi, un livre sur la Deuxième Guerre mondiale, sur l'holocauste, sur son grand-père et sur son père, tu les as cachés dans la propriété. Il remercie. Papa lui dit que c'était bien normal, que c'était facile pour un consul. Le petit-fils de survivants répond au petit fils d'un survivant que tout le monde ne l'a pas fait, que cela ne l'étonne pas d'un Arménien. Tu n'as pas pu sauver ta famille, tu en as aidé d'autres.

Je me demande quand je vais me dire : « Ça y est ! La Turquie reconnait le génocide, enfin ! Papa, mon grand-père auraient été contents... Dommage papa n'est pas là pour le voir ». Pas cette année. Pas cette année encore. Quand ? Un jour que j'attends, avec impatience et avec crainte. Un jour de délivrance et de tristesse... Combien d'années, de décennies à ressasser ce regret, cet espoir ?

Déambuler dans ce négationnisme. C'est au-delà de la tristesse, de la frustration, ça glisse sur une surface lisse, cela n'a pas de sens, c'est plastique, c'est plat. Vide. La tristesse a perdu son mordant tant elle est devenue familière, tant le déni est devenu partie intégrante de ce moment de l'histoire. C'est comme un effondrement silencieux perpétuel, renouvelé qui n'émeut plus personne, dirait-on. On s'habitue. Le génocide n'est que tristesse, c'est son identité, sa reconnaissance n'est pas encore, n'est toujours pas célébrée, ce n'est plus un état anormal, c'est banal. L'anniversaire de sa négation, année après année, semble avoir perdu toute singularité, pour devenir un non-événement annuel, quotidien. Une reconnaissance jamais exprimée. Un manque d'expression qui définit le tout. Un non-anniversaire.

Silence roi. Immobilité des éléments, platitude des événements. Pourquoi rien n'arrive, rien ne se passe ? Quand les Arméniens auront-ils le droit de passer de l'état d'attention à l'état d'abandon? Quand pourront-ils se laisser aller, se délester de cette mission de reconnaissance, de ce poids de la négation, pour simplement honorer leurs victimes, sans devoir prouver leur existence ?

Gerbes de fleurs pour la commémoration. Fleurs à gerber. Étalages de pétales de la dernière chance. Le centenaire. Maintenant ou jamais ! Il y a urgence. Condoléances, sympathies enrubannées... Doucement vont se faner, comme l'espoir de cette année. Le centenaire, bon Dieu ! En face de tous les cimetières, il y a des échoppes de chrysanthèmes et compagnie. Ici, il n'y a pas de tombes. Pour la centième année, le fossoyeur ottoman continue d'ensevelir les ossements sous le désert syrien.

Je veux crier, il faut crier. Ce cri, je le lance à tous les génocidés : "Vivez" ! Soyez vivants, existez parce que reconnus, soyez aimés, honorés, ma rage d'amour pour vous. Que l'écho des âmes que vous avez été crie lui aussi, qu'il vienne briser ce silence du déni et le silence complice, que vos voix se fassent entendre, elles qui ont été tues. Un cri qui ne s'encombre pas de blablas, direct, cru, comme la déchirure de la mort. Un cri dérangeant de sincérité, difficile à digérer. Fort de sa désespérance. Inassouvi, insolvable, irréversible. Mais aussi, un cri enthousiaste, chargé d'un espoir fou, inébranlable.

Le négationnisme turc, le silence du monde musulman, du monde occidental. Des gouvernements. Une vingtaine de pays seulement ont eu le courage et l'intégrité de lui donner sa juste place : la loi. Je les salue et les remercie. Et tous ces nouveaux humanistes mal ajustés. Rebelles par principe, mais sans fondement. Puisant allègrement cet humanisme précisément dans le terreau fasciste, acceptant le négationnisme. Beaux discours, pas de reconnaissance officielle. Il y a d'autres priorités, des choses plus importantes, des considérations géopolitiques, depuis 100 ans, il n'y a pas eu un moment pour reconnaitre universellement ce crime, vraiment ?

Les humanistes d'un activisme débordant, quand il ne s'agit pas de ce crime, débordant de son flot de préjugés. De ces gens qui vous citent Gandhi ou le Dalaï-Lama, garants de la bienséance. S'acheter une bonne conduite, dissimuler son inhumanité, faisant vœu de faire l'amour et non la guerre. Voilà ! Carte verte délivrée, permission de ne pas regarder le négationnisme en face et de ne pas le faire taire. De ceux qui se proclament détenteurs de l'éthique. Dégoulinants de bons sentiments. Et puis les vrais, les purs et durs, ceux à la source du déni, toujours enragés, fous de ne pas pouvoir continuer à faire la haine au lieu de la paix.

Rendez-vous, une fois de plus, en 2015, au ministère kafkaesque du mensonge, de la négation, angoisses claustrophobes, tous ces impotents de la morale, leurs petits bobos mentaux, leur vexation, leur foutoir d'idées mal pensées. Coexister dans cette cour des miracles de l'âme. Ces humains, si proches, leurs comportements dont l'on se sent si étranger. Et tous ces clichés, ces mauvais arguments, ces excuses malhonnêtes de la rhétorique négationniste sont autant de parasites qui s'agglutinent, collent à la peau et viennent s'abreuver de l'énergie employée à ne pas reproduire les mêmes divagations historiques, éducationnelles, criminelles.

À toi aussi, papa. Les souvenirs, cette source de joie, autant de trésors où puiser du bonheur, de la richesse intérieure, de la force. Le même sourire sur le visage de l'un des tiens qui me rappelle que quelque part, d'une certaine façon vous êtes, tu es toujours là, jamais très loin, l'une de tes qualités ou l'un de tes défauts qui nous ressemblent. La dérision, ton humour assez «cash», sorti soudain de nulle part, atterrissant au milieu d'une conversation quand il faut ou quand il ne faut pas, ce qui était hilarant.

Toujours, un peu entre ici et ailleurs, sur une autre planète. Certainement je tiens cela de toi. Ta tête en l'air et puis sans en avoir l'air assez pertinent, aussi. Un peu sauvage, antisocial et puis hôte charmant et charmeur lors des nombreuses fêtes organisées à la maison. Ta passion pour les voyages, la connaissance des pays, de leur politique, l'histoire. Les livres. L'Arménie...

Papa et nos conversations silencieuses, complices. Ton après-rasage : instant béni de tous mes sens, de mon cœur bouleversé où je m'enivrais des parfums d'épices et d'alcool fort, ton oreiller dans lequel je plongeais ma tête, senteur sucrée poivrée. Ta gueule d'Arménien. Tu resteras toujours ce cow-boy solitaire assis sous le hêtre majestueux avec son thé et son chien à ses côtés, que je rejoignais bien vite.

En l'absence de lumière, une année de plus, les 100 ans du négationnisme, c'est à vous que j'écris, mon père, mon grand-père, les Safarian, pour vous dire que je vous aime, que vous êtes là. Notre nom signifie : fils de voyageur, nous sommes éparpillés aux quatre coins du monde. Je vous écris du Canada, l'un des pays qui ont reconnu le génocide, un pays fantastique qui vous rend hommage dans toutes ses villes, ce mois-ci. La France aussi a fait un travail remarquable. En l'absence de lumière, célébrant ce centième capharnaüm cafardeux, je voudrais retrouver ce moment précis où tout était imminent, la reconnaissance, et puis où tout a basculé, quand Atatürk, qui entamait les grands travaux, une nouvelle ère de gloire, demanda aux puissances de laisser tomber l'histoire, de ne pas faire de bruit, de ne pas faire de tache, de ne pas laisser de trace et que ces dernières s'exécutèrent. Laissant s'installer cette maudite fixité, cette inertie des choses qui vous écrase, qui écrase les Arméniens. Retrouver ce fol espoir. Ce cœur qui cogne, qui se sent fort, car la reconnaissance est proche. Je voudrais que tout soit possible. Que les dés ne soient pas jetés par des mains sales.

Le sort du génocide arménien, il dépend de vous tous, de nous, de ce en quoi vous croyez, il se résume en un mot : Sacerdoce.

Je crois. J'espère. J'ai foi en ce monde. Je ne m'en remets pas au jugement dernier. Tout est ici : dieu, diable, enfer, paradis. Les actes humains, le choix est facile, bons ou mauvais. Il n'existe pas de force suprême qui nous destine à telle ou telle vie. Il existe des chances que nous saisissons ou non. Des mauvaises actions que nous commettons ou non. Il y a des hasards, des rencontres, des signes, des revers. C'est nous qui choisissons d'en faire un plus ou un moins. Quand ceux qui font le mal, gommant l'autre, le réduisant à l'état d'objet, de déchet, nous devons tous avoir à cœur de réparer la faute. Nous ne pouvons pas faire taire notre conscience, rechercher le confort. Je crois en moi, en nous, je suis des lignes droites, des principes. Je crois en ce monde, je l'aime. Tout se passe maintenant. Les récompenses, les punitions viennent du regard de l'autre. Nous ne pouvons nous défaire de nos péchés par une prière. L'achat d'un ticket céleste ne procure pas le repos éternel, mais bien le pardon de celui que nous avons blessé. Mille ablutions ne nous rendront pas plus «clean». Posséder l'autre, le faire souffrir, le détruire n'est pas un pouvoir, mais une faiblesse. Nier le crime ne l'efface pas. Être quelqu'un de bien ou de moche, c'est ici et maintenant. C'est mon sacerdoce.

Et toi, Turquie ? Et toi, le reste du monde ?

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