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L'avenir du livre québécois

22/07/2014 11:18 EDT | Actualisé 21/09/2014 05:12 EDT

Je vous écris ces lignes tandis que je suis encore éditrice, car dans quelques jours ce long chapitre de ma vie qui s'est écrit durant cinq ans s'achèvera pour, je l'espère, faire place à un autre aussi enrichissant et passionnant. Je me souviens que lorsque j'étais adolescente, je rechignais à l'idée de lire un livre québécois, car on n'avait très peu de choix. Désormais, une grande variété de livres d'ici est offerte et je crains que bientôt, cela ne change. En tant qu'éditrice, je suis très préoccupée par l'avenir du livre québécois, de nos auteurs d'ici et de notre culture. Plusieurs lacunes me troublent et me font croire que, bientôt, le livre québécois et les maisons d'éditions québécoises deviendront une denrée rare.

Il m'a été difficile d'expliquer aux médias de ma région et aux gens la raison de ma décision de fermer les portes de ma maison d'édition, de mon bébé de cinq ans, dans lequel j'ai mis temps, amour, argent et énergie. En fait, ce qu'il faut comprendre, c'est qu'une maison d'édition n'est rien sans un bon distributeur et ne peut vendre sans avoir ses publications en librairie.

Plusieurs maisons d'éditions, petites ou grandes, ferment leurs portes ou font faillite depuis quelques années, même de grands distributeurs comme Les Messageries de presse Benjamin inc. en viennent à couler. Bientôt, il ne restera plus que quelques maisons d'édition et distributeurs qui tenteront inutilement de faire concurrence à Québécor. Le milieu du livre est très concurrentiel et les petits se font avaler tout rond et tasser sans pitié par les gros. Prochainement, il ne restera donc que quelques survivants pour embellir nos bibliothèques de livres québécois.

Il faut comprendre que les maisons d'édition ont présentement un budget très restreint et sont forcées de rejeter de très bons manuscrits uniquement parce qu'ils ne peuvent tout publier. Donc, de très bons auteurs de chez nous resteront à jamais inconnus parce que peu de maisons d'édition publieront de nouveaux auteurs ou ne sortiront plus de deux ou trois publications par année, et c'est déjà présentement le cas pour plusieurs d'entre elles. Vous comprendrez que sur 300 manuscrits reçus par année, seuls quelques-uns se retrouveront en librairie, cela ne signifie pas que les plus de 200 autres sont tous impubliables. Qu'advient-il alors de ces manuscrits qui mériteraient d'évoluer en livre?

La solution à ce problème est l'édition à « compte d'auteur » (qui signifie que tous les frais sont à la charge de l'auteur) et l'édition à « compte participatif » (qui signifie que les frais sont partagés entre l'auteur et l'éditeur). C'est de plus en plus populaire dans le milieu. Cependant, lorsqu'on parle de ce genre d'éditions, c'est avec un ton très péjoratif, car ce n'est pas bien vu. Pourtant, les œuvres publiés ainsi par certaines maisons d'édition ne sont pas de moins bonne qualité ou moins professionnelles. Ces éditeurs tentent de faire connaître des auteurs québécois qui débutent et qui n'ont pas pu être sélectionnés parmi des centaines d'autres manuscrits, cela avec peu de moyens et en travaillant souvent pour des prunes.

Lorsqu'un livre est publié de cette façon, les libraires hésitent à le commander, ce qui nuit à sa visibilité. Les bibliothèques ne se les procurent que très rarement, car ils n'ont pas droit aux subventions dans ces cas-là. Les éditeurs ne peuvent envisager d'avoir le moindre soutien du gouvernement ou de la SODEC. Et, pour couronner le tout, les auteurs ne sont même pas considérés en tant que tel, ne pouvant même pas s'inscrire à l'Association des écrivains québécois. En définitive, on a redéfini la définition des termes « éditeur » et « auteur » en y ajoutant un gros bémol. Il ne suffit plus d'éditer un livre pour être éditeur et il ne suffit plus d'en écrire un pour être auteur.

Pourtant, une maison d'édition qui commence, sans le moindre soutien, n'a d'autre choix que de passer par ce genre d'édition ou sinon, il lui faut investir une grosse somme d'argent dès le départ. Si on aiderait davantage les petites maisons d'édition qui prennent le temps de travailler avec les auteurs et d'accomplir un travail minutieux, peut-être qu'elles ne seraient pas obligées de passer par d'autres chemins pour survivre ou faire ce qui les passionnent.

Pour finir, avant de s'inquiéter de l'avenir du livre papier à cause des versions numériques dont certains raffolent et qui aurait donné une crise cardiaque à Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, il faudrait avant tout s'inquiéter pour l'avenir du livre, tout simplement. Peut-être devrait-on envisager d'offrir un peu plus d'aide aux petites maisons d'édition et accepter de les distribuer, de mettre leurs œuvres sur les tablettes des librairies et de les offrir dans nos bibliothèques même si elles ne sont pas accréditées? Peut-être que ces maisons d'édition et ces auteurs devraient avoir les mêmes droits que ceux qui sont soutenus par la SODEC, après tout, elles, elles doivent survivre dans le milieu sans subventions? Il faudrait peut-être commencer à changer le système et les règles pour permettre aux éditeurs, distributeurs, libraires et auteurs d'être en mesure de contribuer à notre culture et d'accomplir ce travail qui les passionne et qui divertit tant de gens? Qu'en pensez-vous?

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