Nadia Agsous

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"Que reste-t-il comme solution pour nos jeunes, sinon la révolution?"

Publication: 15/11/2012 10:00

Après Taxi, l'auteur égyptien Khaled Al Khamissi publie L'Arche de Noé. Ce roman qui prend l'allure d'un Conte raconte l'histoire d'un Rêve collectif qui s'écroule. Il met à nu la désillusion d'un peuple qui cherche à embarquer sur l'Arche de Noé, ce lieu de sauvetage, symbole d'un ailleurs plus clément.

Nadia Agsous : Dans quelle ambiance familiale avez-vous vécu ?

Khaled Al Khamissi : Je suis originaire d'une famille très impliquée dans la politique et la culture. Mon père est poète. Ma mère était actrice. Elle est décédée à l'âge de trente-deux ans dans un accident. J'avais cinq ans. J'ai été vivre chez mon grand-père maternel qui était poète, critique, écrivain, philosophe et traducteur. Ses enfants étaient romanciers, journalistes et écrivains. Son père a participé à la révolte nationaliste contre le pouvoir des Khédives et la domination européenne menée par Ahmed Urabi en 1881. Mon père et mes oncles ont été emprisonnés à plusieurs reprises.

Quel est le contexte qui a inspiré votre roman ?

Entre 2007 et 2008, nous avions le sentiment que nous vivions dans un monde qui était révolu. L'odeur de la fin du règne de Moubarak était nauséabonde. Nous étions asphyxiés. Nous étouffions. En 2005, l' Egypte a vécu un début de révolution. Il y avait des manifestations au Caire, à Kafr edawwar (Sud Est d'Alexandrie), à Alexandrie... Des grèves étaient organisées dans des usines. Une révolution culturelle était déclenchée. Il y avait plus de libraires, plus de livres et une profusion de productions théâtrales. Nous respirions un air nouveau. Nous étions optimistes et nourrissions l'espoir d'un changement à tous points de vue. Pourtant, en 2007, la situation n'avait pas évolué. Nous avions le sentiment que tout stagnait et qu'il fallait fuir cette odeur qui nous étranglait. Il y avait le sentiment général que nous avions perdu nos repères. C'est ainsi que j'ai écrit un texte à propos de ce contexte, de ce sentiment de désarroi et d'impuissance et du désir de partir loin de cette ambiance mortifère en embarquant sur l'arche de Noé pour fuir le déluge.

Comment avez-vous construit chaque personnage ?

La structure de ce récit prend la forme d'une ronde formée par douze personnage qui sont logés dans le ventre de la narratrice. Il se tiennent par la main car ils se retrouvent tous sur le même bateau et dans la même galère. En se donnant la main, Chacun donne naissance à l'autre.

Pourtant, chaque personnage est différent. J'ai imaginé pour chacun une histoire qui prend l'allure d'un conte. J'ai puisé dans la littérature arabe et me suis inspiré de la forme littéraire connue sous le nom de al-maqâmat. Dans ce type de narration, chaque conte en fait naître un autre.

Les personnages sont conscients que leur pays n'est plus en capacité de leur assurer une vie meilleure. Pourtant, ils sont profondément attachés à leur terre natale. Comment interpréter ce fort sentiment "nationaliste" qui se dégage de votre roman ?

Je suis un peu surpris par ce constat. Personne en Egypte ne m'a fait cette remarque. Je n'y ai jamais fait attention moi-même. Cet attachement est sans doute lié à l'histoire de l'Egypte. L'idée que nous sommes un peuple ancien est profondément ancrée en nous. Nous voyageons très peu à l'extérieur. Les premières vagues migratoires remontent aux années 1970 et 1980. C'était essentiellement une migration de travail. Le chômage, la pauvreté, la misère a incité des Egyptiens à aller travailler dans les pays du Golfe. Quatre-vingt dix-neuf pour cent de ceux qui ont migré sont revenus vivre en Egypte.

Mabrouk Al-Menoufi, le passeur, est considéré comme une "bénédiction" pour l'Egypte. Quelle est la fonction que vos personnages attribuent à la migration ?

Les motifs diffèrent d'un personnage à un autre. Cependant, tous partagent un sentiment général : il est devenu impossible de vivre dans un pays qui n'offre plus de perspectives d'une vie décente. Et si l'on part, cela ne signifie pas que l'on est des traîtres mais car il n'y a pas d'autres issues. Les personnages du roman quittent leur pays pour la liberté et la recherche d'une vie meilleure, d'une promotion sociale et culturelle.

La situation s'est tellement dégradée que toutes les classes sociales cherchent à partir vers d'autres horizons.

Le portrait de Mabrouk El-Menoufi est très émouvant. Comment expliquez-vous ce regard humain que vous posez sur ce passeur ?

Mabrouk El-Menoufi est un "simsar". Ce passeur est un paysan qui vit dans un village où plus de 70 % des jeunes âgés entre 18 et 40 ans n'ont pas d'emploi. Ayant l'expérience du passage et de la migration, il rend service à ses compatriotes en leur permettant de voyager clandestinement vers l'Europe pour travailler et revenir au pays avec une somme d'argent qu'ils pourront investir dans l'achat d'un commerce ou d'une maison.

Ce n'est pas l'argent qui l'intéresse mais il s'évertue à aider les autres à vivre et à survivre. C'est en ce sens que son action revêt une dimension humaine.

Il se dégage de votre récit un fort sentiment de colère des Nubiens à l'égard du pouvoir central. Quelle sont les spécificités de cette région d'Egypte ?

L'évocation de la Nubie dans ce roman n'est pas un choix délibéré. La Nubie est une région du nord du Soudan et du sud de l'Egypte. Dans l'Antiquité, cette région était indépendante. C'était un peuple qui vivait dans un royaume indépendant, avec une civilisation et ses propres langues. De nos jours, une partie vit au Soudan et l'autre en Egypte. Les Nubiens sont partie prenante de la nation égyptienne.

Lors de la construction du Lac Nasser entre 1958 et 1970, les Nubiens furent dépossédés de leurs terres et ont été déplacés vers le nord notamment. Dans le roman, il me semblait important de mettre en exergue le personnage du Nubien Roi.

Votre roman laisse entrevoir une lueur d'espoir par l'avènement d'une nouvelle Egypte...

Une Egypte plus humaine, plus juste et pourquoi pas gouvernée par une femme. C'est pourquoi j'ai choisi de représenter le personnage narrateur au féminin. Nous aspirons à un nouveau mode de gouvernance caractérisé par plus de justice sociale et d'humanité.

Je crois que nous vivons dans un monde qui est sur le point de basculer. Le modèle actuel est dépassé. Celui que nous inventerons dans les prochains dix voire vingt ans, sera régi par des idées nouvelles qui accorderont plus d'importance et d'intérêt aux être humains, à la terre, à l'environnement.

Dans le roman, je vois naître ce nouveau monde, en Egypte et ailleurs. Concernant l'Egypte, beaucoup affirment que la révolution a commencé le 21 janvier 2012 et que la chute de Hosni Moubarak marque sa fin. Or, elle n'est pas encore achevée. C'est un processus. Il faudra attendre au moins une quinzaine d'années pour constater les premiers résultats. Je suis très optimiste.

Khaled Al Khamissi, L' Arche de Noé, Actes Sud, Collection "Mondes arabes", octobre 2012, 400 p., 22 euros, titre original Safinat Nouh, Dar El Shourouq, Le Caire, 2009.
 
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