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La tuerie de Charlie Hebdo, ou la crise du sunnisme

10/01/2015 10:25 EST | Actualisé 14/03/2015 05:12 EDT

Le 24 janvier 2011, 22 intellectuels sunnites, dont l'ancien Mufti d'Égypte, ont cosigné un programme de Réforme en 22 points, dont les suivants sont les plus importants:

  • Corriger les recueils de hadiths et les commentaires du Coran, pour les purifier
  • Clarifier le concept de Jihad, qui signifie d'abord l'effort personnel de résistance à la tentation, puis l'effort de guerre (pour se défendre)
  • Séparer la religion et l'État
  • Corriger la biographie du prophète Mahomet

L'attentat ignominieux contre Charlie Hebdo rappelle combien la crise socio-politique et théologique du monde sunnite est profonde.

En son temps, Lafontaine prenait soin de déclarer que son imitation n'était point un esclavage. Force est de constater qu'elle est, pour l'Islam sunnite, un obstacle insurmontable à la Modernité. L'imitation, tel est le problème aujourd'hui du sunnisme. Tant dans la méthodologie juridique, où il s'agit d'imiter les « compagnons bien guidés » dans leur jugement. Que dans la théologie, qui consiste, l'ijtihad* fermé, à ressasser les avis théologiques des Anciens. Et même dans la vie quotidienne des croyants, où le prophète Mahomet est imité dans l'habit, l'hygiène du corps et les attitudes sociales. Il y a, dans le sunnisme, une obsession de l'imitation, qui dit, en fait, la vive nostalgie des origines de l'Islam, nourrie depuis la mort du prophète Mahomet, par la scission des musulmans en divers courants. Ce schisme est comme le trauma des musulmans.

La Loi sunnite, ou la Sunna, retient l'unité de la communauté des croyants comme l'âge d'or de l'Islam, ce qui dura seulement jusqu'à l'assassinat du Calife Ali, gendre et cousin du prophète Mahomet. Ensuite, ce furent les guerres intestines et les intrigues de palais. Si bien que la Loi sunnite considère les Califats omeyyades et abbasside comme des périodes de déclin, du point de vue de la pureté religieuse du moins. Et donc, seuls les quatre premiers califes de l'Islam sont dits « bien guidés ». Les autres sont contestés: par les sunnites, eux-mêmes, qui détrônèrent les Omeyyades au profit des Abbassides, par exemple.

Tout ce qui a suivi les quatre premiers Califes « bien guidés » fait donc l'objet de controverses. Chronologiquement, la Sunna, stricto sensu, se limite à la période qui va de la révélation coranique à la mort d'Ali. C'est aussi à cette période que les salafistes font référence, lorsqu'ils parlent des pieux ancêtres, qu'on appelle al-Salaf en arabe.

L'âge d'or de la civilisation islamique, pendant les califats omeyyades et abbasside, est exogène à la Sunna, considérée purement d'un point de vue religieux. Les réalisations philosophiques, scientifiques, artistiques et même théologiques de ces époques sont donc contestées par les musulmans sunnites eux-mêmes. Accusées d'altérer la Loi et la Tradition, ces réalisations sont considérées bien souvent comme des « bid'a ». Averroès, par exemple, subit les persécutions de ces coreligionnaires sunnites, qui éludèrent totalement son oeuvre, pourtant magistrale. Ce qu'on sait de lui nous a été légué par les philosophes et les théologiens juifs d'al-Andalus.

À cause de cette réduction « caricaturale » de la Sunna, le sunnisme vit une crise très violente et très grave. Cette crise est d'ordre théologique, parce qu'il s'agit de définir quelle doit être aujourd'hui la Sunna. Est-ce uniquement cet ensemble: du Coran, des Hadiths et de leur interprétation canonique « figée » dans les quatre écoles juridiques? Cette réduction de la Sunna a provoqué son vieillissement, et demain provoquera sa mort. Alors, sont-ce les héritages de toute la civilisation islamique-sunnite, qui va de la révélation coranique à l'abrogation du Califat par Atatürk, en 1924 - et parmi ces héritages, les grandes œuvres du kalam?

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Il faut reconsidérer la chronologie sunnite, qui arrête la « bonne-guidance » au califat d'Ali, et nous devons reconnaître « bien guidés » des califes illustres qui ont régné après lui. Il faudrait ensuite faire consensus pour déterminer le nouveau Canon sunnite, outre le Coran et les Hadiths. Concernant les Hadiths, ils posent de nombreux problèmes sur la liberté des interprétations du Coran, parce qu'il s'agit déjà d'un commentaire « incontestable », sahih en arabe, du texte coranique. Par ailleurs, on y trouve de tout, pour le meilleur et pour le pire. L'islam sunnite, comme la chrétienté des premiers siècles, doit critiquer et analyser sa bibliographie canonique et son Histoire, pour raviver son « dogme ». Comme la Chrétienté catholique, l'islam sunnite doit aussi envisager l'évolution du dogme dans l'Histoire. En fonction des travaux qui, dans le futur, apporteront de nouveaux éclairages au(x) message(s) de l'islam, le dogme évoluera.

C'est là toute la difficulté: distinguer le dogme et la foi, comme les catholiques l'ont fait dans leur opposition aux gnostiques. Le lien organique entre la Foi et le dogme conduit parfois à confondre les deux dans une approche justement dénoncée comme dogmatique, pour laquelle la foi « consisterait » à adhérer à la vérité des dogmes. L'Islam sunnite porte justement un regard juridique sur la foi, qui est responsable de sa dérive dogmatique et sectaire qui nourrit aujourd'hui le terrorisme « salafiste ». Comme autrefois les gnostiques ont été les « nihilistes » de la chrétienté, les « salafistes » sont aujourd'hui les terroristes de l'Islam sunnite. Je crois que cette comparaison à l'hérésie gnostique est non seulement utile pour faire comprendre aux Européens la crise du Sunnisme, qu'ils méconnaissent, mais elle est en outre très éclairante sur les moyens de lutter idéologiquement contre cette pensée mortifère.

A cette comparaison s'oppose toutefois cette différence fondamentale entre l'Islam et le Christianisme: pour l'Islam, le Coran est l'Exacte-Parole de l'Éternel, et donc il est incréé; pour les chrétiens, le Nouveau Testament est de l'ordre de la création, seul le Fils est l'incarnation incréée de Dieu. La distinction de la foi par rapport au dogme s'articule donc autour de la nature du Coran. S'il était l'Exacte-Parole de Dieu, le Coran ferait a priori « foi et dogme », et la distinction des deux concepts serait, ici, impossible.

Les musulmans, à l'exception de quelques courants chiites des premiers siècles, ont considéré que le Coran est incréé. Conscient d'un autre problème soulevé par la nature du Coran, les théologiens musulmans, lecteurs attentifs d'Aristote, ont finalement redécouvert le concept d'attribut. Si le Coran était incréé, il y aurait en effet une contradiction dans le dogme musulman qui s'articule autour du Tawhid. Le Coran incréé signifierait qu'une partie de Dieu lui serait détachée. L'incréation du Coran suppose en effet qu'il s'agisse d'une partie de Dieu. Or, c'est du Shirk, de l'associationnisme. D'où la reprise du concept aristotélicien d'attribut, qui permet de résoudre le problème: le Coran est en effet incréé parce qu'il est l'Exacte-Parole de Dieu, mais il est seulement un de ses attributs, non une partie de lui. Cette astuce a longtemps permis d'endormir la question de la nature du Coran: incréée ou créée? Or, c'est autour de la réponse à cette question qu'on peut imaginer articuler une distinction entre la foi et le dogme, qui serait inédite et salvatrice pour l'Islam tout entier.

À partir de la critique littéraire moderne, notamment française, on peut lancer le débat: le Coran est-il la Parole de Dieu ou en est-il le support? Doit-on envisager le Coran comme une parole ou comme un livre? La question fait sens, parce que le livre, c'est l'incarnation de la Parole, et toute incarnation est forcément créée.

Nous devons réformer le sunnisme, ou de toute façon il mourra d'archaïsme. Beaucoup s'opposent à la Réforme, à cause de cette confusion lexicale, qui donne à penser que réformer c'est transformer, et dans la pensée sunnite, cela fait référence aux idées d'innovation et d'altération. Alors que réformer, c'est en fait « rétablir l'ancienne forme ». Réformer le sunnisme consisterait à rétablir sa source principale: le Coran. Tout ce qu'il y a autour a été pensé par des hommes.

Aussi proches qu'ils fussent du prophète, ils furent des hommes!

J'aime, ici, à citer François Quesnay: « les lois humaines sont quelquefois surprises par des motifs dont la raison éclairée ne reconnaît pas toujours la justice; ce qui oblige ensuite la sagesse des Législateurs d'abroger des lois qu'ils ont faites eux-mêmes ». Autrement dit, il nous faut corriger les interprétations qu'on a faites du Coran, et donc la priorité est de rouvrir l'ijtihad. Ensuite, nous devrons interroger les méthodologies choisies dans le cadre de la juridiction sunnite. Tout le défi sera d'y rétablir le raisonnement déductif.

Finalement, on pourrait dire que la Sunna, elle-même, pose problème, parce qu'elle tend à confondre, dans sa définition, la Loi avec la Tradition. Sûrement le Sunnisme devrait-il tendre de la Sunna au Qanûn (le Droit).

* L'ijtihad désigne l'effort réflexion que les oulémas ou muftis et les juristes musulmans entreprennent pour interpréter les textes fondateurs de l'islam.

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