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Ta ligne d'arrivée

Dès le début de la maladie, tu as pris la décision d'affronter cette dernière comme tu affronterais une course.

27/11/2017 09:00 EST | Actualisé 27/11/2017 13:26 EST
Pixabay

Quand on est jeune, le temps n'a pas la moindre importance. Les années devant nous semblent s'étendre à l'infini. On croit aveuglément l'expression disant qu'on a la vie devant soi et on s'amuse à se projeter dans l'avenir. On s'imagine avoir un travail qui nous passionne. On se voit dans une belle maison avec un conjoint et des enfants ou en Italie avec un verre de vin en train de manger des spaghettis. Quand on est jeune, on croit avoir toute la vie pour réaliser nos rêves, nos projets, nos ambitions. On croit naïvement avoir le temps de notre bord.

C'est alors que ce sentiment d'urgence nous envahit. Ce sentiment de devoir se dépêcher, d'avoir tant de choses à faire, à voir, à apprécier.

Puis, on vieillit et on réalise que parfois, la mort n'est pas toujours à des années-lumière. Elle n'arrive pas toujours doucement pendant notre sommeil dans un lit douillet à 112 ans. C'est alors que ce sentiment d'urgence nous envahit. Ce sentiment de devoir se dépêcher, d'avoir tant de choses à faire, à voir, à apprécier.

On s'est connu en 2013, je terminais ma maîtrise et toi tu travaillais déjà comme fiscaliste dans un bureau comptable. Tu t'amusais à dire que j'étais trop jeune pour avoir un diplôme de maîtrise dans mes poches et moi, je m'obstinais à t'expliquer la différence entre un mémoire de recherche et un essai. J'aimais bien te rappeler nos quelques années de différence et te répéter que dans le fond, c'est toi qui étais vieux. On a passé plusieurs soirées à écouter l'émission « La Voix » et à commenter les prestations des candidats. Tu commençais toujours notre séance en me disant : « Bon, es-tu prête à m'écouter me plaindre? »

J'ai terminé ma maîtrise, j'ai obtenu un emploi à Montréal, puis je suis partie de Chicoutimi. Le temps a filé, nos horaires se sont remplis, nos échanges espacés et on s'est perdu de vue. À ma grande surprise, tu m'as contacté en 2015 via Facebook pour me demander si j'acceptais des contrats de dessin. Tu te souvenais que deux ans auparavant, je dessinais. Tu voulais immortaliser un portrait de toi en pleine course. C'est en fouinant sur ton profil que j'ai constaté que tu étais maintenant, non seulement directeur en fiscalité chez Deloitte, mais aussi triathlonien. J'étais impressionnée et je dois dire qu'à cet instant précis, j'ai eu un petit pincement au cœur. Celui qui nous prend lorsqu'on se sent nostalgique.

Dès le début de la maladie, tu as pris la décision d'affronter cette dernière comme tu affronterais une course.

En poursuivant mon enquête sur ton profil, je suis tombée sur une autre nouvelle. Tu étais atteint d'un cancer du côlon métastatique au foie. Tu venais de subir une chirurgie du côlon afin que la tumeur soit retirée et tu allais commencer des traitements de chimiothérapie. Tu allais aussi t'envoler vers l'Allemagne pour recevoir différents traitements qui, sans garantir une guérison complète, pouvaient néanmoins prolonger ta vie. Tu avais la jeune trentaine.

Dès le début de la maladie, tu as pris la décision d'affronter cette dernière comme tu affronterais une course. En fonçant tout droit et en ne regardant jamais derrière. Tu as passé les trois dernières années à trouver des solutions, des plans B et à ne jamais t'apitoyer sur ton sort. Tu as soutenu plusieurs causes à travers différents organismes et tu as donné espoir à de nombreuses personnes avec tes mots toujours si bien réfléchis lors de tes conférences.

À la fin de l'été, juste avant le lancement de mon livre, nous avons discuté. Tu me demandais comment j'avais fait pour être publié. Tu me questionnais sur les étapes à franchir, sur les gens à contacter. Tu avais comme projet d'écrire ton histoire, unebelle histoire que tu disais. À ce moment-là, tu venais tout juste d'arrêter la chimiothérapie et étais en attente pour débuter de nouveaux traitements, l'immunothérapie. Le moral était bon même si physiquement, tu me disais que les cellules cancéreuses faisaient le party dans ton foie. Je me suis dit : « Comment peut-on être résilient au point de réussir à voir la maladie comme une belle histoire ? »

...tu réalisais que la ligne d'arrivée approchait peut-être de plus en plus et qu'elle n'était pas celle que tu envisageais au départ.

Il y a trois semaines, tu écrivais que ton médecin t'avait appelé pour te donner de mauvaises nouvelles. Que le protocole d'immunothérapie ne donnait pas les résultats escomptés et que pour la toute première fois, tu réalisais que la ligne d'arrivée approchait peut-être de plus en plus et qu'elle n'était pas celle que tu envisageais au départ.

On ne s'est pas reparlé.

Ce matin, ce sont les mots de l'auteur Julian Barnes qui me viennent en tête : « Il suffit du moindre plaisir ou de la moindre peine pour nous faire prendre conscience de la malléabilité du temps. Certaines émotions l'accélèrent, d'autres le ralentissent ; parfois, il semble disparaître jusqu'à l'instant fatal où il disparaît vraiment pour ne jamais revenir. »

Hier, tu as franchi ta ligne d'arrivée. Mon ami, tu as couru une fichue belle course.

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