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Les enjeux de la lutte contre l'État islamique: entrevue avec Samir Saul (2/2)

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Pour éclaircir le sujet complexe de l'action menée en Irak et en Syrie par le groupe État islamique, Monde 68 s'entretient avec Samir Saul, professeur agrégé d'histoire à l'Université de Montréal, chercheur au CÉRIUM et spécialiste des relations internationales dans le monde arabe. Les propos suivants ne sont pas ceux de Monde 68, mais de M. Samir Saul.

LIRE AUSSI: Comprendre l'État islamique, des origines à aujourd'hui (1/2)

Monde 68: Quelles cibles sont actuellement privilégiées?

Samir Saul: Les Américains ne bombardent pas en Irak, ils bombardent en Syrie. Ce sont des bombardements des plus étranges. Par exemple: Deir ez-Zor, qui était contrôlée par l'EI, a été bombardée après que les combattants se soient retirés des bâtiments qu'ils occupaient. On a également bombardé des djihadistes qui ne sont pas de l'État islamique. Il est difficile de définir la politique américaine en Syrie. Veulent-ils nuire ou aider l'État islamique. Ce n'est pas clair du tout.

Monde 68: Même s'il y a une volonté authentique de bombarder l'État islamique, cela ne risque-t-il pas de provoquer une hausse dans le recrutement?

Samir Saul: C'est possible. Le but immédiat est d'institutionnaliser la présence militaire américaine dans la région, de faire accepter qu'il est normal que les États-Unis bombardent où bon leur semble. Ils n'ont jamais abandonné l'objectif de renverser le gouvernement syrien. C'est l'une des raisons pour lesquelles la Syrie ne fait pas partie de la coalition. On a une coalition étrange. Elle comprend les pays qui soutiennent le djihadisme et exclut les pays qui s'opposent au djihadisme. Les buts annoncés ne correspondent pas à l'action entreprise. Ceux qui se battent contre le djihadisme depuis trois ans ne sont pas dans la coalition.

Monde 68: Quel type de régimes la coalition aimerait-elle voir dans les pays gouvernés par les alaouites/ chiites?

Samir Saul: Ces expressions comme alaouites, chiites, etc., il faut les bannir de ce débat. C'est un schème de pensée qui est saoudien et « confessionaliste ». Il fait partie de la volonté de faire croire que le conflit dans la région est un conflit entre confessions, alors que ce n'est pas le cas. C'est un conflit politique dans les rapports internationaux, un conflit géopolitique entre deux coalitions: la coalition occidentale avec ses appuis régionaux: Qatar, Turquie, Arabie saoudite, quelques pays du Golfe, contre une alliance moyen-orientale composée de l'Iran, de la Syrie et du Hezbollah, l'Irak étant jusqu'à récemment sympathique à cette alliance. C'est l'une des raisons pour laquelle Maliki a été forcé à abandonner le poste de premier ministre : faire basculer l'Irak dans le camp américain. C'est là l'enjeu: le contrôle de la région par l'alliance occidentale, ou son endiguement par l'alliance moyen-orientale. L'Arabie saoudite veut des territoires sous son influence. Je dis bien territoire et pas forcément pays, parce que le démantèlement des pays fait partie maintenant du projet américain et saoudien. Il s'agit de briser les États qui ont été jusque-là difficilement contrôlables de l'extérieur, notamment la Syrie et l'Irak. Comment? En créant la discorde confessionnelle. Au final, ils ressembleraient à la Libye actuelle: un pseudo-État, un territoire qui a deux gouvernements qui ne gouvernent rien, et des centaines de milices contrôlant chacune sa petite zone, en conflit les unes avec les autres, rackettant tout ce qu'elles peuvent racketter, donc un non-État. La Libye post-Gaddafi ne compte plus sur le plan international.Elle préfigure ce que pourraient devenir la Syrie et l'Irak, non-existants comme États, neutralisés sur le plan international et retirés comme obstacles à la tentative de contrôler cette région. Ce sont des objectifs impérialistes, une nouvelle forme d'impérialisme, la forme traditionnelle consistant à envoyer une armée, saisir le territoire et y installer un gouverneur colonial. On ne fait plus les choses de cette manière et de toute façon on n'a pas les moyens. La nouvelle méthode est d'affaiblir l'autre, de le démanteler afin qu'il ne puisse plus résister.

Monde 68: Alors l'État islamique altère-t-il les rapports de force dans la région?

Samir Saul: La dynamique demeure la même, mais elle s'est intensifiée. Si cet État islamique se maintient, c'est l'Irak qui est balkanisé, dépecé: le nord appartiendrait à l'État islamique, la partie kurde pourrait éventuellement devenir un État indépendant et il ne resterait plus qu'une moitié de l'Irak. Si le « califat » se maintient, on aura le démantèlement d'un premier État important dans la région. On aura réussi en Irak ce qui a échoué en Syrie. L'autre élément, c'est que ce « califat » permette aux États-Unis d'entrer dans la région par une voie détournée. On se rappelle qu'en 2013, il était question d'une attaque frontale contre la Syrie sous un autre prétexte, le prétexte des armes chimiques. Cela n'a pas marché. Il y avait trop d'obstacles: la Syrie tenait bon, la Russie refusait... Les États-Unis reviennent dans la région, cette fois-ci par une voie détournée: la lutte contre le djihadisme, ou l'impression d'une lutte contre le djihadisme. Ils sont peut-être en train de discipliner un groupe qui a dérapé, mais quand Obama dit qu'il veut le détruire, il ne faut pas le croire sur parole. Le 12 septembre, Kerry a dit à CNN que les États-Unis n'étaient pas en guerre contre l'État islamique, mais conduisaient une opération anti-terroriste. Pour revenir à ce que vous disiez, les États-Unis peuvent maintenant entrer dans la région par la porte arrière; en s'opposant en apparence au djihadisme, ils sont en train de bombarder la Syrie, ce qu'ils auraient voulu faire l'année dernière. Ils commencent par les parties non contrôlées par le gouvernement syrien, mais on ne sait jamais quand ils vont décider si la Syrie est devenue un obstacle à la guerre antiterroriste.

Monde 68: Malgré le fait que l'Occident réussisse à importer du pétrole de la zone de conflit par des voies détournées, une telle guerre est rarement bénéfique pour les intérêts économiques dans la région touchée. Doit-on comprendre que les intérêts occidentaux dans la région sont principalement politiques, afin d'éviter la coalition autour de l'Iran, plutôt qu'économiques?

Samir Saul: Ils sont là pour l'économie aussi, les deux vont de pair. Il ne faut pas se faire d'illusions, le Moyen-Orient n'aurait pas attiré l'attention qu'il attire s'il n'y avait pas de pétrole. Le pétrole est très important, pas nécessairement parce que les États-Unis en ont besoin eux-mêmes, mais c'est un pétrole qui va à leurs rivaux. Le pétrole irakien est largement vendu à la Chine. Les États-Unis s'y intéressent parce que c'est le carburant de leurs rivaux et ennemis potentiels; ils veulent le contrôler. L'objectif est donc politique et pétrolier. On a commencé à réagir à cet État islamique lorsqu'il a touché le Kurdistan, dont le pétrole alimente les membres de la coalition. Le but des États-Unis est de contrôler une région ou de la retirer à ceux qui échapperaient au contrôle américain. Ils ont dû rabattre leurs prétentions. Leurs espoirs d'être maîtres de la région se sont évanouis avec l'échec en Irak. Israël n'est plus de la même utilité qu'il l'était auparavant comme moyen d'envahir des pays que les États-Unis n'appréciaient pas. Les États-Unis sont réduits à tenter d'affaiblir les autres afin de se maintenir aux commandes même si le contrôle qu'ils ont est très fragile et instable. Il s'agit d'une politique du chaos qui vise à répandre le désordre chez les autres. Cette politique comporte des risques, car on ne peut prédire ce qui se passe lorsqu'on fait sauter un État. C'est ce qui arrive lorsque les djihadistes dérapent. Les États-Unis sont appelés à les ramener sur le chemin tracé pour eux."Travaillez pour nous, pas contre nous". L'objectif n'est pas d'en finir avec le djihadisme. Si c'était le cas, on aurait déclaré qu'on n'a pas l'intention de renverser le gouvernement de Bachar al Assad, mais on n'a pas abandonné cette idée. Comme on n'a pas de troupes au sol pour le faire, on a recours aux djihadistes.

Monde 68: L'alternative de s'appuyer sur l'Armée syrienne libre ne serait-elle pas plus efficace?

Samir Saul: Il n'y a pas d'Armée syrienne libre. Elle a existé au tout début, au moment où il y a eu des défections qui ont atteint au maximum 4 ou 5% de l'armée syrienne. Ceux qui ont fait défection sont maintenant revenus dans l'armée syrienne ou ont intégré des groupes djihadistes. Au début, ceux qui se battaient réellement étaient les Frères musulmans, mais depuis longtemps ils ont rallié les djihadistes. L'ASL est une coquille vide, une enseigne devant laquelle les dirigeants occidentaux se prosternent, disant ne vouloir traiter qu'avec des "modérés". Les armes qui leur sont fournies par l'Occident ou ses alliés régionaux passent directement aux djihadistes. C'est une façon polie de leur faire passer des armes sans qu'elles ne portent la marque des véritables commanditaires. L'ASL joue le rôle d'une sorte de point de transit.

Tout traitement du problème du djihadisme exigera une rupture nette entre cette mouvance et ses commanditaires, car sans commanditaires, il perdrait son financement, son armement, l'entraînement militaire dont il bénéficie et l'«aura» contestatrice/activiste grâce à laquelle il recrute.

Monde 68: Merci énormément, M. Saul, de nous avoir accordé cet entretien.

Cet entretien a été réalisé le 29 septembre 2014 par Daniel Beauregard, professeur d'histoire au Collège Jean-de-Brébeuf et collaborateur de Monde 68

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