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Comprendre l'État islamique, des origines à aujourd'hui: entrevue avec Samir Saul (1/2)

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Pour éclaircir le sujet complexe de l'action menée en Irak et en Syrie par le groupe État islamique, Monde 68 s'entretient avec Samir Saul, professeur agrégé d'histoire à l'Université de Montréal, chercheur au CÉRIUM et spécialiste des relations internationales dans le monde arabe. Les propos suivants ne sont pas ceux de Monde 68, mais de M. Samir Saul.

Monde 68: Les origines de l'État islamique remontent à l'invasion américaine de l'Irak. Pourquoi assistons-nous à une telle explosion de ses activités maintenant et non au moment de sa création qui coïncidait avec l'arrivée des Américains en Irak?

Samir Saul: Il faut remonter dans le temps. En Irak, entre 2004 et 2011, année du début de la guerre en Syrie, l'État islamique menait une guerre confessionnelle, essentiellement contre les chiites, dans l'espoir de créer la discorde. Avec le début de la guerre en Syrie, il s'y déplace et mène, comme d'autres mouvements djihadistes, une guerre contre le gouvernement de Bachar al Assad. Or, comme le gouvernement syrien ne tombe pas, malgré les annonces par les gouvernements occidentaux d'une chute rapide, l'État islamique, comme les autres mouvements djihadistes, se retrouve face à un échec. L'ÉI se retourne donc vers l'Irak au début de 2014, occupant Fallouja, avec l'appui de certains éléments de l'armée et de l'État irakien. C'est en quelque sorte un dérivatif, une solution de rechange, l'Irak s'avérant plus faible que la Syrie. Je ne sais pas s'il y a actuellement une explosion des appuis. Il y a certains éléments qui ont été entrainés, pendant la guerre en Syrie, par les États qui appuient les djihadistes dans la région contre la Syrie, c'est-à-dire la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar. Ils ont entrainé, armé et financé l'organisation de l'État islamique. Au début du mois de juin 2014, alors que l'État islamique se répandait au nord de l'Irak, on avait calculé ses effectifs à environ 15 000. La CIA dit aujourd'hui qu'ils sont 30 000. Ces chiffres valent ce qu'ils valent, mais il est difficile de savoir s'il y a explosion des appuis. C'est un groupe armé qui a saisi un territoire et qui s'est proclamé un califat.

Monde 68: L'État islamique se distingue-t-il des autres groupes terroristes dans sa démographie cible, dans sa base de recrutement?

Samir Saul: C'est difficile à dire, mais en fait, les groupes djihadistes se ressemblent. Ce sont des mouvements basés sur des éléments venant de divers pays. Il y a en Syrie des combattants issus de plus de 80 pays. Les Syriens sont minoritaires dans un mouvement qui est essentiellement transnational et basé sur l'appui de certains États. Il faut comprendre le djihadisme. Ce n'est pas un mouvement religieux, ce n'est pas une explosion de fanatisme. C'est un levier de certains États qui veulent intervenir dans les affaires intérieures d'autres États. Comme ils n'arrivent pas à le faire eux-mêmes, par leurs propres troupes, ils utilisent alors des supplétifs. Avec la méthode traditionnelle, un pays envahissait un autre pays, l'occupait et en prenait le contrôle. Cela ne marche plus. Les États-Unis ont démontré qu'ils ne peuvent pas le faire. Malgré leurs trillions de dollars, ils ne sont pas arrivés à contrôler l'Afghanistan et l'Irak. Israël a démontré son incapacité à contrôler le Liban.

Cela ne veut pas dire que ces pays ont abandonné le projet. Ils ont maintenant des moyens de substitution. Plutôt que d'occuper des pays, ils essaient de les déstabiliser et, si possible, de les démanteler. Comme ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes, en raison d'un manque de forces militaires ou de l'opposition de l'opinion publique à ces guerres de type colonial, il leur faut des troupes de substitution. Ces troupes de substitution, ce sont les djihadistes. Il y a beaucoup de colère dans le monde face aux actions occidentales contre les pays non-occidentaux et cette colère est mobilisable. Prenons par exemple ce qu'Israël fait en Palestine, avec l'appui explicite de certains dirigeants occidentaux. Beaucoup d'observateurs en sont scandalisés. À partir de cette indignation, les djihadistes peuvent recruter. On fait également appel aux exclus et aux victimes de la crise économique, laquelle met au rancart des millions de personnes et ne leur laisse aucun avenir. Le djihadisme est aussi un emploi. On détourne des éléments qui ne sont pas intégrés dans la société vers une activité salariée. Les deux facteurs jouent: la nécessité de survivre et la recherche de l'action contre ceux que l'on déteste.

Il faut se rappeler la source du djihadisme. Son origine, c'est Al Qaeda, qui est née dans le contexte de la guerre d'Afghanistan contre l'URSS, et qui a été créé par trois entités: la CIA, l'Arabie saoudite et les services de renseignements militaires pakistanais. Le djihadisme n'est pas un mouvement religieux, il n'émane pas d'une nouvelle doctrine émise par un théologien ou un penseur, c'est une affaire de politique internationale. C'est l'usage de troupes que l'on ne possède pas contre un adversaire. Pour le rallier, on fait appel à la foi, mais en fait c'est une affaire politique qui dépend des États qui le soutiennent. Or, une des particularités du djihadisme est qu'il a tendance à échapper aux États qui le soutiennent. Ben Laden a bien combattu l'Union soviétique avec d'autres djihadistes durant l'occupation de l'Afghanistan.

Or, après le retrait de l'Union soviétique d'Afghanistan, ils n'allaient pas se tourner les pouces; alors ils se sont trouvés une autre mission. Ils se sont tournés contre les États-Unis, alors qu'ils sont en partie une création américaine. Cela semble être le cas actuellement en Irak et en Syrie. Le mouvement État islamique est l'une des organisations qui a participé à la tentative de renverser le gouvernement de Bachar al Assad. N'ayant pas réussi, il s'est tourné contre l'Irak, ce qui au début, a plu aux États-Unis, car ils souhaitaient renverser le premier ministre Maliki, qu'ils considéraient trop proche de l'Iran, tandis que la Turquie y voyait un adversaire. Entre juin et août, il ne s'est rien passé contre l'État islamique. Il a occupé tout le nord de l'Irak. Il y a eu quelques gesticulations, quelques bruits chez les Occidentaux, mais ils n'ont rien fait parce que l'occupation les arrangeait. Or, l'Irak n'est pas tombé comme on le croyait. Alors les djihadistes se sont trouvé autre chose à faire. Ils ont attaqué les Kurdes. Or cela dérangeait les États-Unis. Les Kurdes sont associés aux États-Unis et il y a du pétrole au Kurdistan. Cela se passe en début août, et on note alors les premières volontés d'agir contre l'État islamique.

Monde 68: Mais n'avaient-ils pas mis la main sur certains intérêts économiques importants avant l'attaque des Kurdes, des raffineries irakiennes par exemple?

Samir Saul: Ils ont mis la main sur certains intérêts économiques, mais de toute façon ils étaient bien financés, ils n'en ont pas besoin. Ils ont mis la main sur certains puits de pétrole en Irak et en Syrie et ce pétrole est vendu en Turquie, mais aussi en Occident par des voies détournées. Il sort de l'Irak et de la Syrie, va en Turquie, passe ensuite en Israël, où sa provenance est modifiée, et il est exporté en Europe. Les pays européens qui condamnent l'État islamique achètent son pétrole. Ce qu'on a actuellement, c'est une brouille typique entre les djihadistes et leurs commanditaires: les États-Unis et leurs trois alliés locaux les plus actifs dans le soutien du djihadisme, soit le Qatar, l'Arabie saoudite et la Turquie. Les États-Unis ont du mal à les rallier, ils déclarent avoir des alliés régionaux, mais ces alliés sont discrets. Les États-Unis sont à la fois les alliés et les adversaires du djihadisme! On est apparemment dans une phase de brouille entre ceux qui profitent du djihadisme et ces djihadistes qui sont sortis du sillage qui était établi pour eux. L'intervention américaine actuelle vise probablement à les ramener en Syrie seulement, mais les choses ne sont pas claires du tout et plusieurs hypothèses sont possibles. Les États-Unis combattent-ils vraiment l'État islamique? C'est trop tôt pour se prononcer. Il faudra observer ce qu'ils font en Irak et en Syrie.

Cet entretien a été réalisé le 29 septembre 2014 par Daniel Beauregard, professeur d'histoire au Collège Jean-de-Brébeuf et collaborateur de Monde 68.

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