Minou Petrowski

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Blogue Cinéma: "Faust", d'Alexandre Sokurov

Publication: 21/09/2012 10:22

Librement inspiré de l'histoire de Goethe, Alexandre Sokurov réinterprète radicalement le mythe. Faust est un penseur, un rebelle et un pionnier, mais aussi un homme anonyme fait de chair et de sang conduit par la luxure, la cupidité et les impulsions.

J'ai eu la chance de rencontrer Alexandre Sokurov à plusieurs reprises et de lui faire part de mon admiration pour son œuvre. Je garde le souvenir d'un homme réservé, sensible malgré la force et la détermination qu'il dégage par la rigueur de son cinéma. Humble et généreux il m'a offert en toute simplicité la bande sonore intégrale d'un de ses films, pour me remercier d'apprécier son Cinéma.

Il est né le 14 juin 1951 a Podorvikha, dans la famille d'un officier soviétique. Diplômé d'Histoire de l'université de Nijni Novgorod en 74, il entre à L'institut central du cinéma de L'URSS où il est l'élève d'Andrei Tarkovski.

Récompensé par un Lion d'Or à la dernière Mostra de Venise, le Faust d'Alexandre Sokurov vient compléter la tétralogie des incarnations du Mal avec Hitler (Moloch 1999) poursuit avec Staline (Taurus 2001) et Hiro-Hito (Le Soleil 2005).

Sokurov dit de Faust : "Je pense qu'il n'était pas un homme du 18e siècle mais peut être du 23ièmesiècle". On entre dans le film avec un miroir qui s'élève jusqu'aux nuages pour plonger jusqu'au plus profond du sordide, une des premières séquences donne à voir le pénis d'un homme mort que dissèque le Dr Faust. Le son des intestins manipulés par le docteur est amplifié, la crasse des hommes a une odeur de pourriture, les mains qui fouillent la chair morte, se mélange à la nourriture de ce fait, le film a un pouvoir sensoriel parfois difficile à supporter, mais nécessaire. Aucune concession, mais une volonté d'appréhender le spectateur à hauteur d'homme.

Faust poursuivi par Mephistopheles devenu ici Mauritius, (Anton Adansinskiy) étonnant personnage et remarquable acteur, interprète l'obscénité et la laideur physique. Mauritius sorte de gnome au corps décharné, à la peau blême et au ventre flasque porte comme un écureuil ses attributs génitaux sur ses fesses. Où est l'âme de ce corps disloqué? Faust est un film dérangeant parce que monstrueux.

Au début, Faust parle longuement avec Wagner ( George Friedrich) au sujet d'un homme prêt à être autopsié. Ils l'observent, le scrutent longuement pendant que Faust (Johannes Zeiler) parle en détail de ce corps mort devant eux. "Comment cela se fait-il que vous ne disiez jamais rien de son âme?' demande Wagner à Faust. "Simplement je ne l'ai pas trouvé", répond celui-ci.

Il y a mille façons de voir et ressentir la portée des images profondément glauques, les couleurs vert-de-gris, qui obscurcissent le décor, le mouvement incessant vers les rocs, forêts et montagnes comme si le questionnement sur l'existence se vivait entre descentes et remontées exténuantes. Le dialogue est en Allemand, mais Sokurov précise qu'il est russe et que la langue allemande apporte violence et brutalité alors que je ressentais une douceur inconnue dans la prononciation des acteurs. La musique glisse en accompagnant le récit avec délicatesse et minutie.

Mais Faust c'est aussi l'amour de la forêt, des arbres, des montagnes ou la blancheur des draps des lavandières, de la noirceur des tavernes, des églises sans fenêtres.

Dans la dernière partie de l'œuvre se jouera le pari: L'âme du savant contre l'apparition de la jeune lavandière. Pour une nuit,une seule avec Marguerite il signera le contrat poussiéreux que lui tend l'usurier. La rencontre est foudroyante, Marguerite sublime de beauté, a le visage de la Vierge Marie de Dürer, le jaune comme une poussière d'or se marie au nuage laiteux, illuminant tout l'écran.

Marguerite (Isolda Dychauk) a 19 ans, elle est née à Sourgout en Sibérie, actrice allemande d'origine russe. On la retrouve en Lucrèce Borgia dans la série BORGIA.

Faust le film d'Alexandre Sokurov est une expérience organique
qui bouscule tous nos sens, une œuvre inoubliable, âpre physiquement dérangeante qui porte aussi un regard prémonitoire sur notre avenir, Faust nous apporte peut être la réponse.

"La culture n'est pas un luxe", a dit Alexandre Sokurov, "c'est la base du développement de la société."

 
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