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Greenpeace en Arctique: activistes ou pirates?

Publication: 03/10/2013 10:24

Et ce qui devait arriver arriva : la justice russe a inculpé hier pour « piraterie en bande organisée » les trente militants de Greenpeace arrêtés le 19 septembre dernier dans les eaux arctiques russes. Les quatre russes et vingt-six ressortissants étrangers risquent jusqu'à quinze ans de prison.

Cela semble étonner par chez nous, mais en réalité ces inculpations ne sont guère surprenantes ; eu égard au caractère stratégique du développement Arctique pour Moscou, comme au fait que Greenpeace avait déjà été rappelé à l'ordre l'an dernier pour des faits parfaitement similaires. Aujourd'hui, le directeur international de Greenpeace Kumi Naidoo parle de "l'événement le plus agressif depuis le dynamitage du Rainbow Warrior en 1985 par les services secrets français". Une stratégie soigneusement préparée ?

"Votre quête de publicité met nos vies en danger"

C'est devenu en effet ces dernières années le passage obligé de l'été Arctique. Depuis 2007 et le début de l'effervescence médiatique pour la course aux ressources arctiques, Greenpeace a adopté une stratégie plutôt répétitive: engranger des soutiens financiers dans des régions éloignées de l'Arctique grâce à la médiatisation d'actions à la frontière de la piraterie. Or, lorsqu'on creuse, la réalité perçue sur le terrain auprès des communautés arctiques est toute autre.

Retour en août 2010: des activistes de Greenpeace abordent et occupent 40 heures durant, la plateforme pétrolière exploratrice du groupe écossais Cairn Energy. Un contexte tout particulier. Moins d'un an après l'obtention par le Gouvernement autonome du Groenland du droit à disposer de ses propres ressources minérales, Cairn confirme définitivement les traces de pétrole offshore tapies au large au fond de la mer de Baffin. Le soir même de l'annonce, une improbable liesse populaire s'empare de Nuuk, la frêle capitale du Groenland aux 15.000 âmes. Les bars se remplissent, les anciens finissent les bouteilles commandées par une jeunesse qui rêve de développement. La possibilité d'un Groenland pétro-démocratique se matérialisait enfin, après des décennies d'explorations prometteuses, mais infructueuses dans ses eaux territoriales.

Voilà le contexte dans lequel l'abordage et l'occupation de la plateforme par Greenpeace s'inscrivent à l'époque. En réponse, le premier ministre groenlandais de l'époque, Kuupik Kleist, prit alors sa plus belle plume pour semoncer l'ONG avec le franc-parler qui caractérise la vie politique de l'île : "L'action de Greenpeace est un attentat très sérieux qui va à l'encontre de nos droits souverains. Un acte illégal qui bafoue les règles démocratiques. C'est inquiétant que Greenpeace, dans sa quête d'exposition médiatique, viole les règles de sécurité pourtant conçues pour protéger des vies humaines et l'environnement". "Attentats" et non désobéissance civile, Greenpeace changeait de dimension en Arctique.

Une Attaque chaque été en Arctique

Dans le prolongement de l'occupation de la plateforme de Cairn en 2010, en Juin 2011, Greenpeace fait fausse route à la marine danoise en pleine nuit pour aborder une nouvelle plateforme d'exploration de Cairn au large du Groenland.

En 2012, Greenpeace change de cible. Gazprom et la Russie ont une portée médiatique plus forte. Alors, dans le courant du mois d'août, Greenpeace aborde l'emblématique plateforme Prirazlomnaya du géant Gazprom (oui, déjà) et s'y enchaîne des heures durant. A l'époque, les assaillants -dont le directeur international exécutif de Greenpeace Kumi Naidoo- ont été invités sur la plateforme pour discuter avec les autorités. Et les russes de leur demander de venir plaider leur cause dans les sommets internationaux et autres conférences. Coup de semonce, rappel à l'ordre, dont acte...

Or, septembre 2013: malgré une interdiction de naviguer dans les eaux russes opposée au navire de Greenpeace, la ligne a été à nouveau franchie avec le scandale que beaucoup relaient aujourd'hui. Dans ce contexte de "sursis", la réaction russe peut paraître disproportionnée mais était parfaitement prévisible. Dès lors, l'on peut légitimement se demander si l'organisation n'a pas envoyé sciemment ses trente militants au casse-pipe dans le but de faire un scandale qui fera politiquement date.

Un "éco-colonialisme idéologique"?

En 2010-2011, l'ancien premier ministre groenlandais de gauche, Kuupik Kleist, posait la question ouvertement: "alors que nombre de militants écologistes européens se battent pour la liberté des peuples indigènes à disposer d'eux-mêmes, comment pourrait-on accepter qu'une association puisse s'arroger le droit de venir faire régner sa vision des choses en eaux étrangères souveraines?"

Cette question revient aujourd'hui comme une rengaine dans la bouche des organisations de défense des intérêts inuit à travers l'Arctique. Le 15 juillet dernier encore, face aux premières actions 2013 de Greenpeace pour la campagne "Save the Arctic" le Inuit Tapiriit Kanatami (ITK, Arctique Canadien) et le Conseil Circumpolaire Inuit (ICC) ont publié un communiqué fort: "Nous sommes les gardiens de notre territoire. Nous n'avons pas besoin d'inviter des groupes environmentalistes dans l'Arctique pour faire ce travail sous leurs bannières en notre nom. Il n'est pas juste que des étrangers essayent de nous dicter comment concevoir notre développement. C'est au reste du monde de questionner leur dépendance envers les énergies fossiles et leurs émissions de gaz à effet de serre".

Car la vérité de l'Arctique est la suivante: la demande est là. Si bien que le géant Gazprom a annoncé s'intéresser désormais, au-delà de l'offshore, aux innombrables ressources de gaz de schistes reposant "sur terre" à travers l'Arctique russe. Dans la même dynamique, Rosneft et le numéro 2 mondial ExxonMobil ont signé un accord d'investissement dans l'offshore arctique de 500 milliards de dollars sur 10 ans.

La Chine elle, a déjà consacré 85 milliards de dollars pour la construction de pipeline traversant la steppe pour abreuver le développement de l'Emplre du Milieu d'or noir polaire. Nul besoin d'en rajouter ici avec les projets norvégiens, islandais, féroïens, américains et canadiens...

Dans ce contexte, est-ce vraiment avec de la désobéissance civile à la légitimité toute relative que l'on "sauvera" l'Arctique? Dit autrement, l'Arctique a-t-il besoin d'être "sauvé" par d'autres que les organisations inuites représentatives elles-mêmes, reconnues de plein droit au Conseil de l'Arctique et à l'ONU (catégorie II)?

Kuupik Kleist l'avait écrit: il s'agit là d'"attentats" et non de désobéissance civile. Alors, quelles sont les limites de "l'activisme"? "L'Activisme n'est pas un crime" répondent sur la défensive Greenpeace comme Sea Sheperd ou encore les FEMEN, entre autres. À travers l'Arctique, beaucoup ont une autre vision des choses...

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