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Religion, laïcité et islamophobie

21/07/2016 10:05 EDT

La revue Marianne faisait paraître il y a un an un texte intitulé «Face à l'islamisme, la République ne doit pas trembler» (13 juillet 2015). Une centaine de signataires musulmans y réaffirmaient les valeurs républicaines contre la menace terroriste et les dérives de l'Islam. Ce texte important est caractéristique d'une certaine posture idéologique adoptée en France à l'égard de la religion, de la laïcité et de l'islamophobie. À l'heure où des crimes abjects sont perpétrés à répétition en France, il importe de se pencher à nouveau sur les trois thèmes que je viens de mentionner. Cela nous donnera l'occasion de formuler trois remarques critiques sur le texte en question.

1.- La religion

Il faut lutter contre l'islam politique et l'uniformisation religieuse, mais contrairement à ce qui est dit dans l'article, la dénonciation de toute forme de communautarisme est justement une façon de nier l'existence d'une diversité religieuse. Les auteurs écrivent: «L'islam est un choix spirituel personnel et intime. L'islam ne s'hérite pas et ne se lègue pas.» Or, si l'on peut vivre nos croyances religieuses en privé, on peut les vivre aussi en communauté et cela ne se réduit pas à autoriser des associations religieuses (autorisation qui découlerait du droit individuel d'association). Tout le monde respecte en France le droit d'association, mais plusieurs intellectuels et politiciens se font une idée caricaturale et péjorative du communautarisme. Il faut respecter le fait que la religion puisse être vécue en privé, mais il faut aussi respecter ceux qui la vivent en communauté. Il faut respecter le fait que l'individu puisse vivre cette appartenance communautaire comme une appartenance identitaire qui le définit en tant que personne. Cela est parfaitement compatible avec le fait que cette personne soit en même temps citoyenne d'une république.

Or, sous le prétexte que ces communautés seraient parfois «infestées d'agents recruteurs pour le compte de l'islam politique», on fait passer à la trappe le communautarisme lui-même et, de cette manière, on nie le pluralisme des différents rapports à l'expérience religieuse, privée et communautaire. Le «communautarisme» en France est vu comme une forme abjecte de corps politique intermédiaire qui nuit à l'identité républicaine, mais c'est une caricature politiquement trompeuse que de l'associer par amalgame à l'islam politique et à une posture anti-républicaine.

Certains critiquent le communautarisme sous le prétexte que les croyances, finalités et valeurs du groupe sont imposées aux membres sans que ceux-ci puissent y adhérer librement. Autrement, le communautarisme serait incompatible avec la liberté rationnelle, un concept résolument moderne dont on aurait tort de vouloir se départir. Il est pourtant évident que des croyances, finalités et valeurs transmises par legs ou héritage sont compatibles avec la liberté rationnelle des membres du groupe concerné. La liberté rationnelle implique la réflexivité, des évaluations robustes de 2e ordre portant sur des évaluations de 1er ordre et la capacité de se livrer à des expériences de pensées au sujet de soi-même. Or, ces trois traits caractéristiques essentiels à la liberté rationnelle peuvent s'inscrire dans un processus plus large de découverte de son moi authentique, et cela peut inclure la découverte d'une identité communautarienne profonde.

«Ne faut-il pas admettre aussi que, parmi les causes expliquant le terrorisme islamiste, il faut mentionner les agressions armées de l'Occident en Libye, en Afghanistan et en Irak qui ont fait des centaines de milliers de morts innocentes?»

2.- La laïcité

Il faut certes affirmer haut et fort la valeur républicaine de la laïcité, mais celle-ci n'a pas à être stricte. Elle peut être ouverte et inclusive. Or, il est remarquable de constater que le texte présuppose l'existence d'une seule conception de la laïcité. Par bonheur, au Québec, nous savons que la laïcité ne doit pas nécessairement être stricte. Les institutions doivent être laïques, mais les individus peuvent être libres d'afficher leurs croyances religieuses. Le respect de la diversité religieuse doit passer par le respect des différents signes religieux, y compris dans la fonction publique. Il est faux de prétendre que le port de signes religieux est une forme passive de prosélytisme. La citoyenneté, si elle n'est pas un concept vide, doit être communément partagée par des personnes très différentes qui tolèrent et respectent ces différences. Cette conception de la citoyenneté doit tout particulièrement être mise en pratique dans la fonction publique. Les institutions étatiques doivent donner l'exemple d'une société tolérante et respectueuse des différences et non être un espace éthéré où les différences s'abolissent.

La fonction publique démontre en outre sa neutralité si elle permet l'existence de ces différences. Un État dans lequel les différences religieuses disparaissent n'est pas un État neutre. C'est un État qui accorde la prépondérance à l'égard d'une conception privée de l'expérience religieuse, aux dépens de la conception communautariste. La présence de différents signes religieux dans la fonction publique est même une preuve additionnelle de la neutralité des institutions, car cela démontre que des gens ayant différentes croyances et différents rapports à la religion peuvent œuvrer au sein de ces institutions. L'État ne doit pas s'engager dans une casuistique complexe portant sur les tenues religieuses autorisées et interdites. S'il le fait, il risque de violer son devoir de neutralité. La seule règle minimale qui s'impose est celle du visage découvert, pour des raisons d'identification, de communication et de sécurité. Le droit d'afficher sa croyance religieuse existe, mais le droit de ne pas être exposé aux croyances affichées par les autres n'existe pas. En même temps, puisque l'État est pris en charge par un parti politique particulier et que les partis politiques se succèdent à la tête de l'État, il importe que les fonctionnaires de l'État susceptibles de travailler pour différents partis politiques tout au long de leur carrière manifestent une neutralité politique exemplaire et s'abstiennent d'afficher leur couleur politique. Cela explique la différence entre l'interdit des signes politiques qui est justifié et l'interdit injustifié de porter des signes religieux, ethniques ou manifestant une certaine orientation sexuelle.

«L'islamophobie est cette forme de xénophobie qui associe par amalgame l'arabe, le musulman et le «basané» aux formes les plus extrêmes de l'islam politique.»

Défendre le respect de la diversité religieuse, ce n'est pas nécessairement souscrire à une conception libérale individualiste, postnationale et multiculturaliste. Il est possible de défendre une conception politique du libéralisme, respectueuse de l'irréductibilité des conceptions individualiste et communautarienne de l'identité personnelle. Il peut être possible d'être nationaliste (civique) et pluraliste. Ce pluralisme peut prendre au contraire la forme de l'interculturalisme (impliquant une reconnaissance réciproque entre la communauté d'accueil et les citoyens issus de l'immigration, une obligation d'intégration et une adhésion aux valeurs constitutionnelles fondamentales de la communauté d'accueil).

Je défends pour ma part une approche libérale républicaine, inspirée de John Rawls, à distance égale du républicanisme jacobin français et du libéralisme individualiste canadien. Contrairement au libéralisme individualiste, il faut admettre l'existence d'une problématique identitaire bien réelle et promouvoir l'obligation de tous de s'intégrer à la culture publique commune (c'est-à-dire à la structure de culture de la communauté d'accueil, composée d'une langue publique commune, des institutions publiques communes et d'une histoire publique commune) et aux valeurs fondamentales de la communauté d'accueil (démocratie, droits et libertés individuelles, droits et libertés des peuples et des minorités ethnoculturelles, interculturalisme, droits des animaux, laïcité, respect de l'environnement et développement durable).

3.- L'islamophobie

Le terrorisme islamiste existe bel et bien, de même que la radicalisation de certains citoyens, facilitée par des imams qui profitent de l'exclusion sociale de ces mêmes citoyens vulnérables pour les inciter à la haine et au crime. L'islamophobie n'est toutefois pas «une escroquerie intellectuelle qui vise à anesthésier et à atrophier le débat, à interdire la critique d'idéologies ou de groupes extrémistes, voire d'une religion ou d'un dogme». Contrairement à ce qui est affirmé dans le texte en question, l'islamophobie existe bel et bien et s'insinue partout dans les mentalités, un peu comme au XIXe siècle, l'antisémitisme s'était aussi insinué dans les mentalités, avec les résultats que l'on sait. L'islamophobie est cette forme de xénophobie qui associe par amalgame l'arabe, le musulman et le «basané» aux formes les plus extrêmes de l'islam politique. C'est cette attitude qui consiste à percevoir les personnes arabes, musulmanes et «basanées» comme des «corps étrangers», des intrus dont on doit se méfier. Il faut vraiment être aveugle pour ne pas apercevoir des réactions hostiles grandissantes au sein de la société à l'égard des personnes qui vivent leur foi religieuse en se réclamant de l'Islam.

Faut-il rappeler que la vaste majorité des musulmans récusent toute forme d'islam politique et sont des personnes parfaitement pacifistes? Ne faut-il pas admettre que la vaste majorité des musulmans sont pragmatiques et ne veulent pas faire du texte sacré une conception qui doit être suivie à la lettre? Ne faut-il pas reconnaître que les principales victimes du terrorisme islamiste sont des personnes de foi musulmane? Ne faut-il pas admettre aussi que, parmi les causes expliquant le terrorisme islamiste, il faut mentionner les agressions armées de l'Occident en Libye, en Afghanistan et en Irak qui ont fait des centaines de milliers de morts innocentes?

Pour nier l'existence de l'islamophobie, certains disent que le concept repose sur la confusion entre le mépris à l'égard d'une religion et le mépris à l'égard des personnes. Les critiques, caricatures, blasphèmes, dénonciations viseraient la religion et non les personnes pratiquantes elles-mêmes. Mais c'est là encore une fois ignorer le fait que certaines personnes voient justement dans leur expérience religieuse un trait marquant de leur identité personnelle. Attaquer leur religion est donc attaquer leur propre personne. Les croyances religieuses peuvent être critiquées, mais ces critiques doivent être formulées avec respect. Il faut dénoncer l'islam politique, la dérive islamiste reposant sur une lecture intégriste du Coran et songer à mettre en place un observatoire sur la radicalisation. Mais cet observatoire doit également être vigilant face à la dérive islamophobe qui caractérise de plus en plus nos sociétés occidentales.

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