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Qui a assassiné les trois adolescents à Hébron ?

09/08/2014 09:42 EDT | Actualisé 09/10/2014 05:12 EDT

D'abord, deux histoires brèves. En octobre 1990, une jeune infirmière koweïtienne du nom de Nayirah témoigne devant le Congrès des États-Unis. Elle rapporte avoir assisté à une scène cruelle dans laquelle des soldats irakiens ont envahi la pouponnière de son hôpital et jeté les bébés hors de leurs incubateurs. Ce sera l'affaire dite des couveuses, qui servira d'argument ultime à George Bush père pour rallier derrière lui l'opinion américaine et déclencher l'opération «Tempête du Désert». En 2003, George W Bush, le fils, témoigne devant le Conseil de Sécurité de l'ONU et accuse l'Irak de Saddam Hussein d'avoir développé et de posséder des armes de destruction massive (ADM). Ce sera l'affaire dite des ADM, qui servira d'argument ultime à George Bush fils pour déclencher l'opération «Libération de l'Irak».

Qu'ont en commun ces deux histoires? Trois choses :

  1. Elles se sont avérées être des mensonges d'État
  2. Elles ont servi d'alibi pour des guerres aux conséquences effroyables
  3. Des considérations quant à la sécurité d'Israël en ont fait partie

Mensonges auxquels la France des Chirac et de Villepin, de même que le Canada «ancien», celui de Chrétien, ont eu l'honneur de résister. Ces mensonges ont conduit, dans chaque cas, à des guerres ayant fait plus de 100 000 morts directes, sans compter un nombre indéterminé, mais probablement aussi grand de mortalités indirectes attribuées à la «destruction massive» des infrastructures à laquelle se sont livrées les armées «libératrices» .

Voyons maintenant une troisième histoire. Mi-juin 2014, il y a quelques semaines à peine, trois adolescents sont kidnappés dans la colonie juive illégale de Hébron. Le jour même, le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou affirme sans ambages que l'assassinat a été perpétré par le Hamas et que celui-ci « paiera » pour son crime. Le conflit en est maintenant à sa 1 878e victime palestinienne, contre 67 du côté israélien. La «destruction massive» des infrastructures de Gaza laissera son peuple déjà exsangue dans une situation humanitaire catastrophique.

Cette troisième histoire a au moins deux points en commun avec les deux précédentes : elle mène bien évidemment à des conséquences effroyables pour le peuple gazaoui et elle est également portée au compte du droit à la sécurité pour Israël.

Mais cette troisième histoire partage-t-elle, avec les deux premières, celle de reposer sur un mensonge d'État? Il serait capital de le savoir. C'est toute la «légitimité morale» de l'opération «Bordure Protectrice» de Nétanyahou qui s'effondrerait le cas échéant. C'est également toute l'argumentation du Canada «nouveau», celui de Stephen Harper, qui s'effondrerait. La culpabilité du Hamas n'a pourtant même jamais fait l'objet d'une enquête impartiale, c'est-à-dire une enquête qui ne serait pas menée que par les autorités israéliennes. Or, plus d'un mois après le déclenchement de la tuerie, qu'en savons-nous ou que pensons-nous en savoir?

D'abord, on peut être à peu près certain que, si des preuves formelles de la culpabilité du Hamas dans les assassinats existaient, Israël se serait empressé de les diffuser afin de sauver sa réputation. Que penser?

Ensuite, on peut procéder à se demander «À qui profite le crime? Cui bono?» Certainement pas au Hamas qui venait tout juste de tenter une réconciliation avec l'Autorité palestinienne. Mais fort probablement à Israël qui, le cas échéant où le Hamas réussirait à se rapprocher idéologiquement de l'Autorité palestinienne, perdrait tout l'argumentaire servant à légitimer le blocus inhumain imposé sur Gaza. Il y a d'ailleurs, ici, une étrange symétrie avec l'opération meurtrière «Pluies d'été» menée par Israël dans Gaza à l'été 2006, en plein conflit israélo-libanais. Le Hamas venait tout juste de consentir à ce qu'un référendum se tienne sur son territoire en même temps qu'en Cisjordanie, référendum dont l'issue aurait pu conduire à la reconnaissance d'Israël et à la fin des attentats. Dans les jours qui suivirent ce geste conciliant du Hamas, Tsahal assassinait un chef palestinien et nous étions repartis dans une nouvelle guerre d'extermination contre Gaza.

Cui bono? demandions-nous. L'histoire d'Israël, depuis ses débuts contestés en 1948, en est une d'intransigeance. L'un des auteurs de la présente lettre a publié un article sur ce thème dans les pages du Devoir, le 12 août 2006 . « À commencer par l'assassinat de 29 Palestiniens par un colon israélien dans la mosquée d'Hébron au début de 1994 ... et les nombreuses élections, il s'est toujours présenté une bonne raison à Israël pour ne pas remplir ses obligations» concluons-nous. Notre appréciation n'a pas changé et l'instrumentalisation aujourd'hui du triple assassinat n'en est qu'une nouvelle illustration.

Répondre à la question - Qui a assassiné les trois adolescents à Hébron? - devrait être une tâche d'importance capitale. Or, au cours des quelques dernières journées, au moins une histoire crédible est venue contredire les assertions incendiaires de Nétanyahou. Il s'agit des révélations du reporter Jon Donnison de la BBC selon lequel le représentant de la police israélienne Mickey Rosenfeld lui aurait dit que la police ne soupçonne pas le Hamas mais peut-être deux ex-membres du Hamas, des sortes d'électrons libres comme il est voué à en fleurir de plus en plus nombreux là où le règne du droit s'est effondré, ce qui est le cas d'un Israël qui, nous le disions plus haut, a toujours trouvé de bonnes raisons pour ne pas remplir ses obligations ni obéir à la loi internationale. Ces révélations dateraient du 25 juillet. Or, depuis, plus un mot de la part de Mickey Rosenfeld. On apprenait cependant il y a deux jours que la police israélienne aurait détenu Hussam Kawasme, l'un des accusés palestiniens dans cette affaire, depuis plus de trois semaines. Et qu'il aurait avoué sa culpabilité. Quant aux liens le liant directement à l'organisation du Hamas, les affirmations des différents médias israéliens sont inconsistantes. Qu'en est-il ?

Nous avons besoin de savoir ce qu'il en est. Il est essentiel que cette question soit élucidée. Les sagas des deux premiers mensonges d'État dont nous parlions plus haut nous ont appris que la lumière est toujours difficile à faire, mais qu'elle est nécessaire. Même si les médias et les gouvernements occidentaux devaient avouer à leur courte honte qu'ils se sont encore une fois laissé entraîner par un mensonge, cet aveu pourrait enfin être pris comme un signe d'un réel désir de réconciliation. Ce pourrait alors être enfin un tournant dans ce conflit aux conséquences inouïes. Peut-être même notre premier ministre Stephen Harper commencerait-il à se sentir obligé de se garder une «petite gêne» avant d'appuyer Israël en notre nom.

Ce texte est cosigné par Robert Bernier, professeur au Département de physique du Collège Lionel-Groulx, et Michel Seymour, professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal

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